Ruissellement sportif : ce qui transpire des grandes compétitions

Mardi 26 mai 2026

Garçon jouant au football
Photo de Ile Ristov OcroZaKaoyI-unsplash
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Alors que la Coupe du monde de football 2026 s'apprête à envahir nos écrans, les gouvernements redoublent d'investissements dans le sport de haut niveau. L'argument est ressassé jusqu'à l'évidence : ces performances donneraient envie aux jeunes de bouger. Pourtant, les études peinent à démontrer cet effet d'entraînement. Que transmet alors réellement l'élite sportive ?

Imaginons les gouttes de sueur de nos athlètes nationaux irriguer les désirs de la jeunesse, encore engourdis par des années de biberonnage numérique. Dans cette projection, les écrans de la sédentarité se fissureraient sous l'implosion de leurs nouveaux héros. Médaille après médaille, ces évangélistes du mouvement convertiraient les plus jeunes à l'activité physique par la seule force de l'exemple. Cette métaphore hydraulique porte un nom tout autant glissant: le ruissellement sportif.

Tel un écho à la main invisible d'Adam Smith, ce concept suggère que l'excellence sportive se diffuse naturellement dans la société, transformant les champion·nes en modèles inspirants. L'hypothèse est séduisante : promouvoir les performances de haut niveau entraînerait spontanément une hausse de la pratique sportive chez les nouvelles générations. En analysant la feuille de route de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), plusieurs expert·es y ont décelé quelques gouttes de cette philosophie. L'accent mis sur les performances sportives y apparaît comme un catalyseur censé susciter de nouvelles vocations. Les exploits d'aujourd'hui feront-ils le terreau des pratiques de demain ?

Le sport, miroir des clivages politiques

« En examinant le volet Sport de la feuille de route de la FWB, nous constatons une approche cohérente avec la ligne politique des libéraux et des centristes », analyse Félix Aeby, doctorant à l'Université libre de Bruxelles qui consacre sa thèse aux enjeux politiques du sport en FWB. Le sport n'échappe nullement au clivage politique traditionnel : à droite, on mise sur le sport professionnel et ses champions ; à gauche, on lui préfère le « sport pour tous ».

« Les priorités qui ressortent de la déclaration de politique communautaire s'articulent autour du sport de haut niveau, avec un accent marqué sur la compétition », pointe le chercheur. Cette orientation se traduit par un « soutien renforcé » aux sportif·ves de haut niveau et par la promotion de « l'organisation d'événements sportifs à dimension internationale ».

Un effet limité sur la pratique sportive

La Coupe du monde 2026 est organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique. La FIFA estime qu’elle sera suivie par plus de cinq milliards de téléspectateur·rices. Difficile d'imaginer que tant de yeux rivés sur un ballon ne finissent pas par donner envie de taper dedans. C'est en tout cas le pari implicite des gouvernements qui investissent massivement dans le sport de haut niveau. Et pourtant, les faits nuancent cette vision enthousiasmante.

Les études citées par Félix Aeby montrent que ces politiques touchent majoritairement des personnes déjà sportives, sans réellement attirer de nouveaux et nouvelles pratiquant·es. Les effets, reconnaît-il, sont « difficiles à mesurer sur le long terme ». Une analyse systématique de plus de 12 000 publications conclut même qu'il « n'existe aucune preuve de l'effet du sport d'élite sur l'augmentation de l'activité physique ou de la participation sportive au sein de la population générale ».

Le gouvernement semble toutefois s'inscrire dans cette logique de performance, qu'il étend à l'enseignement à travers le développement des compétitions interscolaires et la valorisation de figures sportives d'élite. À contre-courant, Félix Aeby souligne : « Le sport est en déclin chez les jeunes en Europe, notamment parce que la compétitivité peut en repousser certains, particulièrement les jeunes femmes. »

Sur le terrain, le constat est le même. Anne Delvaux dispense depuis 35 ans des activités d'éducation motrice pour enfants au sein du CEReKi (Université de Liège). Son observation est sans appel : plus un·e élève est placé·e tôt dans une situation de performance, plus le décrochage sportif guette. À l'inverse, dit-elle, « explorer diverses activités physiques sans pression de résultat » favorise une pratique durable.

Dans les aisselles de la performance

Si le sport de haut niveau ne stimule pas nécessairement la pratique, que transmet-il à ceux et celles qui le regardent ? À l'instar d'autres pratiques culturelles, il reflète et amplifie les valeurs dominantes de son époque. Selon une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT), 40 % des personnalités considérées comme les plus influentes de la planète seraient issues du milieu sportif. Au-delà de leurs valeurs personnelles, c'est toute une vision du monde qui se véhicule à travers ces héros et héroïnes modernes. Le sport de haut niveau, avec son obsession pour les records et sa mise en spectacle de la compétition, ne serait-il pas l'incarnation parfaite du culte contemporain de la performance ?

Dans son ouvrage S'accomplir ou se dépasser, la philosophe Isabelle Queval retrace la généalogie de ce culte du dépassement de soi, inscrit au cœur du projet sportif moderne. Elle perçoit le sport de haut niveau comme une « éprouvette du social » : « Il révèle des tendances parfois atténuées dans la société mais qui, dans le sport de haut niveau, s'expriment sous leur forme la plus extrême. »

De l'accomplissement antique…

Pour comprendre comment la pratique sportive moderne s'est imbibée de l'idéologie du dépassement de soi, il faut remonter aux sources. Avant l'avènement du sport moderne, la conception antique oscillait entre deux visions : l'exploit physique de l'athlète et la recherche de la santé. Toutes deux reposaient sur la notion d'équilibre, l'accomplissement, qu'il soit physique ou intellectuel, étant avant tout pensé sous le prisme de l'adéquation.

Ces approches s'intégraient dans une représentation du monde comme espace fini, appréhendant la nature comme une norme à respecter. « La conception antique du sport s'appuie sur l'accomplissement de soi », explique la philosophe. « Cette vision est propre à l'Antiquité, où l'homme était considéré comme une partie de l'ordre de la nature. »

…au dépassement moderne

Cette conception diffère fondamentalement de celle qui émerge avec la modernité. Isabelle Queval l'aborde par la tension entre limite et illimité : là où le monde antique pensait l'univers fini, la terre plate et immobile, la modernité fait de l'infini une valeur suprême. « L'infini est devenu la valeur de l'astronomie, du progrès, de l'avancée des sciences. »

La modernité redéfinit radicalement la place de l'être humain : le passage d'un monde clos à un univers infini. Rousseau conçoit l'homme comme perfectible et Kant oppose la liberté humaine aux contraintes de la « nature ». Le réel devient mathématisable, le géocentrisme fond au soleil. Cette révolution conceptuelle implique une profonde transformation du rapport au corps. « L'homme ne s'y définit plus en fonction d'une finalité naturelle, mais d'un idéal projeté », synthétise la philosophe.

Quand le sport devient laboratoire du dépassement

Tout au long des XVIe et XVIIe siècles, le rapport au corps oscille entre hygiène et civilité : le physique révèle l'âme droite et la conformité sociale. Le XVIIIe est ensuite le siècle de l'éducation, déclinant dans les corps l'idéal d'émancipation des Lumières. « Le XIXe siècle marque la naissance du sport moderne, qui s'inspire de la perfectibilité des Lumières, de l'évolutionnisme et de l'attrait des mesures. Ces notions se traduiront dans l’idée de palmarès », retrace Isabelle Queval.

Du sport moderne au sport de haut niveau, il n'y avait que quelques foulées. Isabelle Queval en sait quelque chose : ancienne joueuse professionnelle de tennis, elle observe de l'intérieur que « au cœur du sport de haut niveau se trouve la transgression des limites : celle de la "naturalité" du corps en proie à une "sur-naturation" de celui-ci. » Le culte du dépassement rime alors avec celui de la performance, quitte à broyer les corps en chemin : les entraînements de haut niveau, rappelle-t-elle, sont des pratiques « extrêmes en termes d'intensité, de douleur, de violence quotidienne ».

L'importance d'un encadrement critique

Si elle peut tout de même irriguer certaines pratiques des jeunes, la promotion du sport de haut niveau, sans accompagnement critique, risque aussi de laisser percoler ses logiques les plus problématiques. La réforme amorcée dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d'excellence ouvre la possibilité d'élargir les cours d'éducation physique à la problématisation de cette culture sportive.

Le sport n'a rien d'un bloc immuable : ses disciplines évoluent, se transforment, et transforment ceux et celles qui les pratiquent. Le sociologue Marco Martiniello, de l'ULiège, le rappelle : « le sport n'est pas intrinsèquement porteur de valeurs ». Il peut tout autant servir l'exclusion que la solidarité, la domination que l'émancipation.

Alors que des milliards de personnes s'apprêtent à vibrer au rythme de la Coupe du monde, la question mérite d'être posée : que voulons-nous vraiment que le sport transmette ? La réponse ne viendra pas des stades. Elle se jouera dans les gymnases, les cours de récré, et dans les choix politiques que nous faisons pour y encadrer nos enfants. Comme le résume Martiniello : « Le sport sera ce qu'en feront les participant·es et les personnes qui l'encadrent. » À nous de jouer.

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