Mars Attacks, un ovni face à Glatigny

Lundi 1 juin 2026

Ovni et soucoupe volante
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Depuis quelques mois, une horde de Martiens sillonne la coalition Azur. Décidés à défendre l’enseignement public, ils pilotent leurs vaisseaux à contre-courant des réformes. Portrait de ces aliens qui ont mis la Fédération en orbite.

Bière en main, dans le bruit de la fête, ses collègues ne cessent d’en parler. Ce vendredi 10 octobre 2025 devait être une grande soirée. Pour ses 50 ans, Sébastien Demarche avait prévu « tout le bazar ». Des ami·es et un concert. Le prof de français est fan de rock : Jefferson Airplane, Rolling Stones, Eagles. Mais cet après-midi-là, en sortant du cinéma avec ses élèves, il tombe sur les réformes de l’enseignement dans la presse. L’éducation est au cœur d’un vaste plan d’économies. Le soir, personne ne lève son verre sans y revenir. « On s’est vraiment pris une gifle dans la gueule », se souvient-il.

Le lundi, ils et elles regagnent leur classe, le moral cabossé. Dans les couloirs, un arrêt de travail se prépare. On y discute désobéissance. Sur la centaine d’enseignant·es de Ma Campagne, presque la moitié est dans ce « logiciel ». Et le curseur est très haut. « Très très haut ». Ils dorment dessus, puis reculent : « Par conscience professionnelle, on ne pouvait pas ne rien faire. Mais ni trop en faire. »

« Vous avez fait un truc génial »

Plutôt que de bloquer l’école, ils cherchent à la faire tourner autrement. Les délibérations sautent, les programmes s’élargissent. Certains cours se donnent à plusieurs profs. L'élan aboutit à un grand débat : devant des rangées d’élèves de dernière année, tous les partis envoient un parlementaire. Les parents sont invités. Même les plus réticents repartent conquis devant l’échange : « Vous avez fait un truc génial. »

Mais le 17 décembre, le budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles est voté. L’énergie retombe, l’élan est brisé. « Ça n’a servi à rien », se désespère alors Sébastien. Se battre dans son coin ne suffit pas, il faut d’autres écoles et de la visibilité. Lors d’une journée pédagogique, une collègue lui souffle le nom : Mars Attacks.

« Comme la plupart des écoles, nous n’avions pas l’habitude de nous mobiliser. Mais depuis l’arrivée du nouveau gouvernement, le climat a changé » Céline Noël, enseignante de français et membre de Mars Attacks

Chacun dans son coin

Fin janvier, un message apparaît sur un groupe militant. Une bouteille à la mer qui imagine une vague d’action en deux axes : les médias et la désobéissance. « L’idéal serait d’en parler de vive voix car il y a beaucoup de nuances et d’explications à apporter » signe alors Sébastien.

Entre deux corrections, Céline Noël tombe sur le message. L’enseignante de français le partage à ses collègues. « Comme la plupart des écoles, nous n’avions pas l’habitude de nous mobiliser. Mais depuis l’arrivée du nouveau gouvernement, le climat a changé », se rappelle-t-elle. Un arrêt de travail s’organise pour en discuter. La majorité vote largement en faveur du projet. Un plan de mobilisation se met en place.

Saint-Boniface est la deuxième école à rejoindre l’aventure. Comme celle de Sébastien, la direction soutient la démarche. Un cadre est fixé avec ses lignes rouges, mais avec suffisamment d’espace pour évoluer. Céline Noël cherche à faire grossir le combat : « On s’est rendu compte à quel point l’enseignement est un milieu morcelé ». Entre les niveaux, les établissements et les réseaux. « Mars Attacks a permis de construire du lien entre tous ces mondes ».

Créer une constellation

visuel de Mars Attacks

Fin février, quelques heures avant les vacances de carnaval, le téléphone de Mathieu Hovine vibre. Au bout du fil, un ancien collègue de Saint-Boniface lui parle du nouveau mouvement. L’idée le séduit immédiatement. « On entendait beaucoup les politiciens et les syndicats. Jamais les enseignants », se souvient le professeur du degré inférieur.

Il organise un arrêt de travail pour présenter Mars Attacks à ses collègues. La salle des profs de Saint-Dominique s’agite. Certain·es freinent : pas question que les actions se fassent au détriment des élèves. D’autres sont épuisé·es des grèves à répétition, qui griffent les salaires sans retirer les réformes. L’idée de désobéissance civile rallie une large majorité. En décembre, l’équipe avait déjà glissé dans les bulletins une liste de tout ce qui s’accomplissait bénévolement. Un éclair isolé, vite englouti par le noir. Par sa grammaire de communication, Mars Attacks déploie une orbite commune : ces étoiles solitaires gravitent désormais dans la même constellation.

« Je pense que c’était presque mécanique : les réformes étaient tellement importantes qu’une grande partie des enseignants se sont politisés », Sébastien Demarche, enseignant de français et membre de Mars Attacks

Les Martiens débarquent

Vendredi 20 mars, Centre scolaire Ma Campagne. La salle est comble. Sur un grand calicot, un vaisseau bave sa trainée fluo. Un alien en sort, verdâtre. Parmi la foule de Martien·nes, la plupart se découvrent pour la première fois. A la tribune, Sébastien proclame le refus catégorique de tous les projets de réforme du gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles. Pour y arriver, un arsenal défensif est déployé : arrêts de travail, boycott de 10 % des cours, journées pédagogiques ignorées, résultats du CE1D et du CESS retenus à l’administration.

En quelques jours, le compte Instagram s’emballe. « Je pense que c’était presque mécanique : les réformes étaient tellement importantes qu’une grande partie des enseignants se sont politisés », déduit Sébastien. Les demandes atterrissent de partout : WhatsApp, Messenger, Signal. La veille de cet entretien, c’est dans un train qu’une personne le reconnaît et lui demande comment s'y joindre.

L’invasion de la FWB

Dans les cortèges du 9 avril, entre les chasubles vertes et rouges, émergent de longues têtes verdâtres. Pistolets à eau, serre-têtes globuleux, vaisseau en carton et poupées gonflables : les martien·nes inondent la manifestation contre les mesures d’austérité de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Masqué·es, maquillé·es et le crâne parfois coiffé d’extensions en papier mâché, ils ont l’air de débarquer d’une autre galaxie. Mais leur message est bien terrestre : « Glatigny, t’es foutue, Mars Attacks est dans la rue. »

Au même moment, Mathieu Hovine est à Louvain-la-Neuve, dans un auditoire. La ministre-présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Élisabeth Degryse, assiste à un congrès réunissant les futur·es mathématicien·nes du royaume. Au milieu de l’orgie d’algèbre, une vidéo interrompt le programme. Un vaisseau spatial en signe le piratage. À l’écran, Mathieu Hovine aligne les équations : moins de budget + classes plus chargées = meilleure réussite ? Il conclut sa démonstration : « L’école est un investissement pour l’avenir. Écouter le terrain, corriger l’équation ». Toute la salle se lève pour applaudir. La ministre quitte le congrès en colère.

Ceci n’est pas du respect

Les actions se succèdent, chacune avec son caractère. Un matin, toutes les écoles Mars Attacks plongent dans le noir en même temps. À Saint-Boniface, Cécile Noël enfile un chapeau melon et glisse une pomme verte devant son visage. Autour d’elle, une délégation de Magrittes hisse une affiche : « Ceci n’est pas du respect. » Dans d’autres écoles, des veillées funéraires s’organisent.

À Saint-Dominique, Mathieu Hovine et ses collègues transforment le hall d’entrée en station martienne. Des couvertures de survie tapissent les murs, tandis que des extraterrestres façonnés en papier aluminium semblent en garder les angles. Les parents sont accueillis par deux Martiens qui leurs tendent un verre de sirop à la menthe. Des astronautes distribuent des tracts expliquant les raisons de la mobilisation et les inquiétudes du groupe.

« Sans Mars Attacks, j’aurais abandonné la profession », confie Mathieu. Grand sportif, père de trois enfants, il reconnaît que la politique n’était pas son terrain de jeu naturel. Mais le mépris ressenti dans les décisions du gouvernement l’a poussé à s’engager : « J’ai découvert un nouveau monde, des manières de fonctionner en groupe, de faire circuler la parole et des personnes extraordinaires ».

Engagement à temps plein

Les réunions se tiennent dans différentes écoles, avec le soutien de directions favorables. « On a une chance inouïe », reconnaît Sébastien. « Avec une direction en conflit, c’est énergivore voire impossible ». Ces écoles sont largement inscrites dans le réseau libre : environ 70 % des plus de 240 établissements impliqués.

Parfois organisées avec plus de 200 enseignant·es en même temps, ces rencontres mêlent présentiel et distanciel. Les décisions s’y prennent collectivement, sous le joug de l’horizontalité. En trente ans d’enseignement, Maud De Ridder, n’a « jamais vu une chose pareille. La coordinatrice de Mars Attacks, enseignante et conseillère communale Écolo, s’en réjouit : « Des enseignants de partout qui se fédèrent, travaillent de façon collaborative, dans une concorde et un respect mutuels époustouflants. »

La coordination repose sur une communauté virtuelle, qui ne cesse de vibrer. « Les réunions, c’est quasiment toutes les semaines. La communication, toutes les minutes », résume Cécile Noël, en pointant la difficulté de tenir une telle intensité sur la durée. « C’est épuisant. Il faut se réinventer en permanence », appuie Sébastien Demarche. À mesure que le collectif s’étend, la gestion se complexifie. Pour certain·es, l’engagement prend des airs de travail à temps plein.

Par-delà les syndicats

Vendredi 15 mai. Le secrétaire général de la CSC-Enseignement fait face à une centaine de délégué·es, venu·es de toutes les régions. Ils remontent du terrain le même constat : la base veut durcir le mouvement. La grève débutera le lundi et se poursuivra jusqu’au vote du décret-programme.

Poussée par Mars Attacks, les actions sont soutenues par les verts et plus timidement par les rouges. Avec les syndicats, le dialogue s'est construit progressivement. « Dans la méfiance d'abord, puis dans la reconnaissance d'objectifs communs », décrit Sébastien. La relation avec la CGSP, reste tendue. Quelques militant·es évoquent une inquiétude dans les appareils syndicaux : quand la base mène la marche, les représentant·es courent derrière.

« Cela faisait longtemps que nos affiliés nous disaient qu’il faudrait durcir nos actions », avance Roland Lahaye, secrétaire général de la CSC-Enseignement. Il poursuit en plantant le décors : Mars Attacks s’est posé sur un paysage craquelé. Depuis l’arrivée du gouvernement Azur, les syndicats multiplient les actions, organisent des grèves et font converger les cortèges à Bruxelles. Mais la mécanique de concertation avec le gouvernement s’enraye, les réunions s’écourtent et les portes se claquent. « Les membres de Mars Attacks se sont dit que les syndicats n'étaient plus écoutés », analyse Roland Lahaye. « Ils ont alors cherché à démontrer qu'au-delà du périmètre syndical, les enseignants refusent cette politique. »

« Ils n’ont pas de structure, moins de règles à respecter. Ça leur donne une agilité qu’on ne peut pas avoir. », Roland Lahaye, secrétaire général de la CSC-Enseignement

Ni concurrence ni opposition : complémentarité 

Roland Lahaye décèle dans les Martiens quelque chose des gilets jaunes : « Ils n’ont pas de structure, moins de règles à respecter. Ça leur donne une agilité qu’on ne peut pas avoir. » Cette particularité attire celles et ceux qui ne s’identifient pas aux organisations syndicales. De nombreux Martien·nes n’étaient pas militants avant cela. En off, certain·es avouent avoir voté·es hier pour les membres du gouvernement qu’ils combattent aujourd’hui.

Sous leurs costumes, beaucoup porteraient également la chasuble syndicale. « La différence se situe plus dans la forme que dans le fond », précise Maud De Ridder. Là où les syndicats continuent de privilégier la concertation et la négociation, Mars Attacks assume une logique plus frontale : celle de la désobéissance et du rejet total des réformes. « On affronte les mêmes ennemis », schématise l’un d’eux. « On n’est pas dans une forme de concurrence ou d’opposition, mais de complémentarité », synthétise Sébastien Demarche.

La révolte des craies

Devant le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la foule déborde des trottoirs. Les signes de ralliement sont restreints à la couleur verte, zone neutre oblige. Sébastien Demarche patiente avec Maud De Ridder. La Commission de l'Éducation marque le mi-temps d’une grève de dix jours. Devant les écoles, les piquets continuent à se relayer. Sur le bitume, les craies ont quitté les classes pour devenir l’encre de la résistance.

« Ce gouvernement, sous prétexte de faire des économies, est en train de démolir le système éducatif », décrypte Maud De Ridder. À la différence de collectifs comme Écoles en lutte, dont elle est aussi membre, Mars Attacks concentre sa coloration politique à des éléments purement techniques pour diluer son pouvoir de contagion. Les revendications tiennent en deux points : le refinancement de la Fédération Wallonie-Bruxelles et le retrait des mesures votées.

« Notre combat concerne l’ensemble de la société », insiste Sébastien Demarche, en refusant toute affiliation politique. Le mouvement a rencontré des député·es du PS, du PTB et d'Écolo pour questionner les marges d'action avant le vote du décret. On y aurait causé flibusterie : renvoi vers le Conseil d’État et dépôts d’amendements. Sur l’océan Azur, les corsaires se frottent à des pirates : une semaine avant le vote au Parlement, une circulaire est envoyée. Dans le texte, s’y organisent « sous réserve de l’approbation du Parlement » les mesures combattues par les aliens et pas encore votées. Une chronologie critiquée par les enseignant·es présent·es rue Royale. « Ce gouvernement avance comme un rouleau compresseur », conclut Maud De Ridder.

En pleine invasion de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les têtes verdâtres prépareraient déjà une deuxième phase. Pour l’instant, les détails restent confidentiels. La rentrée 2026 risque d'être chahutée.

Crise budgétaire et gouvernement de droite à la FWB : un premier bilan

En s’appuyant sur une étude de la Centrale Nationale des Employés (CNE), Mars Attacks rappelle que l’austérité ne relève pas d’une contrainte technique mais d’un choix politique. Le déficit de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne découle pas d’un excès de dépenses, mais d’un problème structurel de financement, marqué par une diminution progressive de la part de ses recettes dans la richesse nationale.

Couverture de l'étude 2026: Crise budgétaire et gouvernement de droite à la FWB: un premier bilan

Cette analyse prolonge notre étude publiée début 2026, Crise budgétaire et gouvernement de droite à la FWB : un premier bilan. Celle-ci retrace de manière chronologique les principales étapes de la législature : formation du gouvernement en juillet 2024, budget initial 2025, conclave budgétaire de mai 2025, ajustements budgétaires de 2025, budget initial 2026, ainsi que les principaux décrets-programmes accompagnant ces décisions.

L’étude a été rédigée par Patrick Hullebroeck, ancien directeur de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente.

Disponible sur demande et en ligne : https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/publications/etudes/crise-budgetaire-et-gouvernement-de-droite-la-fwb-un-premier-bilan

Classe d'école

juin 2026

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