La voie de l’enseignement spécialisé

Mardi 26 mai 2026

Portrait d'une jeune femme
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Pendant onze années, la jeune Doha avance sans comprendre pourquoi elle a été envoyée dans l’enseignement spécialisé. Son histoire raconte celle des enfants pris dans ce que des associations dénoncent comme des « orientations abusives ». Un récit sur l’urgence de donner aux politiques d’inclusion scolaire les moyens de leurs ambitions.

Dehors, la tempête secoue les arbres. Les vitres vibrent. L’hôpital est au milieu d’une forêt, quelque part entre Bruxelles et Namur. Cette nuit-là, personne ne peut sortir. Dans la chambre, le tic-tac de l’horloge résonne entre deux rafales.

Doha a 18 ans. Elle est allongée dans l’unité pédiatrique pour passer des tests neurologiques qu’elle a mis des années à obtenir. Pour la première fois depuis longtemps, personne ne lui demande rien. Alors son cerveau se met à tourner. « Pourquoi je me ramasse des claques tous les jours ? Pourquoi je m’accroche à un système qui ne veut pas de moi ? »

Alors que la pluie s’acharne sur les carreaux, elle ne dort toujours pas. Elle retourne la question par tous les bouts : « Au fond, qu’est-ce que c’est vraiment l’enseignement spécialisé ? Pourquoi j’y ai passé toutes ces années ? »

Type 1, type 4

Tout commence onze ans plus tôt, dans le bureau d’un directeur d’école ordinaire. Doha a 6 ans quand sa mère est convoquée : « Votre enfant a un retard de langage. Une autre école serait mieux adaptée. » Le directeur pose une feuille devant elle. Le stylo érafle le papier, ignorant le sentier qu’il s’apprête à tracer.

Sa fille est envoyée dans l’enseignement spécialisé. Doha est d’abord placée en type 4. Une école pour enfants à déficiences physiques. Sa mère s’affole, demande un transfert. On l’envoie en type 1, dans une école plus calme, peuplée d’enfants qui reviennent de zones de guerre. « Au lieu d’avoir rattrapé mon retard, j’ai pris le leur », se souvient-elle. Avant d’ajouter : « Ces enfants méritaient leur chance, eux aussi. »

« Il arrive qu’on médicalise des difficultés qui ne sont pas des troubles d’apprentissage, mais des conséquences de la précarité. » Catherine Beauthier, chargée d'analyses chez ATD Quart Monde

Médicaliser la pauvreté

Doha a grandi entre deux langues. Là où les rives du croissant pauvre s’émiettent dans les eaux du canal bruxellois. Arrivée du Maroc depuis neuf ans, sa mère ne maîtrise pas les rouages du système scolaire belge. Son français est encore fragile.

« Dans les familles favorisées, on accouche d'un élève. Dans les familles pauvres, on accouche d'un enfant », explique Catherine Beauthier, chargée d'analyses chez ATD Quart Monde. Derrière la formule, une asymétrie souvent invisible : certaines familles transmettent les codes que l'école attend, tandis que d'autres confient à l'institution un enfant porteur de sa propre culture, de son propre langage, de sa propre histoire. « Or l'école traditionnelle exige cet « élève » comme un préalable et peine à reconnaître l'enfant qu'elle a en face d'elle », poursuit Catherine Beauthier. Elle a travaillé quinze ans dans une école bruxelloise à faible indice socio-économique, assez pour voir le mécanisme se répéter : « Il arrive qu’on médicalise des difficultés qui ne sont pas des troubles d’apprentissage, mais des conséquences de la précarité. »

L’enseignement spécialisé accueille proportionnellement beaucoup plus d’élèves issus de milieux défavorisés : les élèves des quartiers les plus pauvres y sont environ trois fois plus représentés que ceux des quartiers les plus favorisés. Alors qu’une signature suffit pour entrer, on n’en sort parfois jamais. « Il y a des enfants pour qui l’enseignement spécialisé, c’est aussi la fin d’une souffrance, mais ce n'est pas la majorité des cas que je rencontre », tient à préciser Catherine Beauthier.

Hors liste

Doha a ses habitudes, ses copines, sa classe vert doré. Dans l’enseignement spécialisé, il n’y a pas de première, deuxième, troisième primaire. Il y a des couleurs, des animaux et des degrés de maturité. De cette période, elle garde surtout de « bons souvenirs » : les jeux avec ses camarades, les sorties et les voyages scolaires.

À 12 ans, le décor change brutalement. Nouvelle école, nouvelle cour. Elle ne reconnaît rien et ne se reconnaît pas : « Je me demandais ce que je foutais ici ». L’électrochoc passé, la sentence tombe : cuisine de collectivité. La voilà dans les cuisines du Parlement européen, à porter des casseroles trois fois plus grandes qu’elle. « On te construit un train. Tu dois suivre ce train-là. Si tu en sors, t’es foutue. », se convainc-t-elle alors.

De douze à quinze ans, elle sourit, obtient de bons points, est présente physiquement. Ailleurs pour le reste. À la fin du parcours, on lui annonce qu’elle va intégrer le professionnel. Elle demande timidement si l’art était possible. « Ce n’est pas dans la liste. », lui répond-on. Personne ne lui a expliqué les raisons de son orientation. Déjà neuf années sans justification.

« Nous n’avons plus de place »

À 16 ans, Doha envoie l’enseignement spécialisé « se faire foutre ». Elle tourne le dos à un écosystème qui, tout en l’accueillant, « la mettait à l’écart ». Bloque tout le monde de l’enseignement spécialisé sur son téléphone : professeurs, conseillers, directeurs. Elle veut trouver une école seule. Comme les autres, ceux de l’ordinaire.

Elle essuie cinq refus. Les écoles professionnelles ne veulent pas d’elle. « L’enseignement spécialisé, on y rentre, mais on n’en sort pas si facilement que ça. », commente Catherine Beauthier. Certains établissements le lui disent clairement : « vous venez d’enseignement spécialisé, on ne peut pas vous accueillir ». D’autres louvoient : on n’a pas de place. « J’étais étiquetée comme un poids lourd. Ils n’ont pas le temps ni les moyens de gérer une élève qui vient du spécialisé. »

En parallèle de sa trajectoire, le Pacte pour un Enseignement d’excellence redessine l’ensemble de la carte : des équipes issues du spécialisé viennent désormais soutenir les écoles ordinaires, plutôt que d’en extraire les élèves. C’est dans ce flou de transition que Doha cherche une fissure. Tout l’été 2021, elle fait des démarches, contacte des associations, épluche les règlements.

Elle retourne frapper à la première école qui l’avait refusée. Cette fois avec un portfolio, des arguments et une motivation documentée. Fin août, le directeur la rappelle. Il y a une place en 5e année professionnelle, en art.

Autour du bâtiment

C’est la rentrée 2021, en pleine période Covid. Les visages gondolent sous les masques. Doha est placée au fond de la classe. Sur le tableau s’étalent onze années de lacunes. L’histoire, le néerlandais, les maths, qu’elle n’avait jamais vraiment abordés dans l’enseignement spécialisé. À côté d’elle s’assoit Julien, un garçon autiste. Dans ce miroir sans tain, elle ne peut s’empêcher d’observer l’envers de son propre parcours : « Comment se fait-il qu’il n’ait pas eu à faire le même détour ? »

Septembre, février. Deux saisons passent. Elle décroche avant même d’avoir trouvé ses marques. Les enseignant·es ne respectent pas la confidentialité qu’elle avait demandée. Quand on ne l’infantilise pas, on ne lui laisse pas le temps pour travailler. Sans diagnostic, sa différence n’a pas de nom. Elle est juste un fardeau. Un poids qui a l’air plus léger pour Julien, épaulé par son père juriste. Elle voulait faire ses preuves, montrer qu’elle était capable. Mais elle est épuisée. Elle tourne autour du bâtiment avant d’entrer en classe. Parfois n’entre pas. Sur le chemin du retour, elle ne comprend pas ce qui lui arrive : « Je regrettais de m’être battue tout l’été. J’ai gâché mes vacances pour aller me foutre dans quelque chose qui allait me tuer. »

Comprendre qui elle est

Les mois passent et les difficultés s’accumulent. Elle ne peut s’empêcher de se comparer à Julien. Ses professeur·es ne s’en privent pas non plus. Elle veut comprendre ce qui se passe en elle. Elle contacte le Centre psycho-médico-social : « Je voudrais passer des tests, faites-moi une liste de ce que je dois faire. » La liste est longue. « Plus grande que la liste de Saint-Nicolas ».

Elle s’effondre après le rendez-vous. Les bilans neurologiques seraient gratuits jusqu’à 16 ans. Elle en a 18. Le spécialisé a retardé son parcours. Les tests coûteraient jusqu’à 1 000 euros. Ni la sécurité sociale, ni les mutuelles, ne les couvriraient. Elle appelle hôpital après hôpital. Chaque fois, la même voix, le même regret poli et la même porte fermée.

Doha finit par trouver un hôpital à Ottignies. La neurologue qui la reçoit voit arriver une jeune fille qui veut des réponses. Elle lui propose d’être internée trois jours pour passer tous les tests d’un coup.

Tout ce qui commence par D

Les couloirs de l’hôpital d’Ottignies sont gris. Lino gris sur murs gris. Des traits orange essaient vaillamment d’ajouter de la chaleur. Doha sort de la consultation. TDAH1, dyslexie, dyscalculie. « Un peu tout ce qui commence par D », s’amuse-t-elle aujourd’hui.

Alors qu’elle traverse le couloir, tout remonte en même temps : les professeur·es, les années à encaisser, les casseroles, la case verte-dorée. Elle s’effondre, sans savoir ce que ces mots veulent dire. Les frontières contre lesquelles elle cognait depuis toutes ces années ne s’effacent pas, mais délimitent maintenant des continents qu’elle peut enfin nommer.

Dans le train du retour, quelque chose se dépose en elle, pour la première fois : « Ce n’est pas ma faute. » Elle se lève, elle tombe. Le corps relâche tout ce qu’il a accumulé pendant des années sans avoir pu l’exprimer.

Les données confirment ce qu’elle a vécu : en dix ans, le nombre d’élèves dans l’enseignement spécialisé a bondi de 16 %. Les enfants issus de milieux défavorisés y sont jusqu’à trois fois plus représentés que ceux de milieux aisés.

Sortir de l’ombre

Halo de lumière blanche, éclairage en clair-obscur. Doha prend la parole dans une vidéo de la RTBF. Repérée par la télévision publique lors d’un festival, son témoignage met en lumière son parcours. Doha est une des premières personnes à prendre publiquement la parole sur « l’orientation abusive » dans l’enseignement spécialisé. Les commentaires pleuvent par milliers. Des parents lui écrivent pour leurs enfants, des adultes la contactent pour lui raconter leurs parcours. « En fait, je ne suis pas seule dans cette histoire », commence-t-elle à se rassurer.

Elle se lance alors dans une recherche méthodique. Compile des témoignages, empile les textes de loi, recoupe les chiffres. Insère sa petite histoire dans la grande. Les données confirment ce qu’elle a vécu : en dix ans, le nombre d’élèves dans l’enseignement spécialisé a bondi de 16 %. Les enfants issus de milieux défavorisés y sont jusqu’à trois fois plus représentés que ceux de milieux aisés. Et si les données belges ne permettent pas de mesurer directement des discriminations raciales dans ces orientations, nos intervenant·es rapportent une surreprésentation des élèves issus de l’immigration. À la même période, Bernard De Vos, alors Délégué général aux droits de l’enfant lève le silence : « Notre enseignement spécialisé accueille des enfants sans handicap, ni mental, ni physique. Ils ont parfois simplement un retard culturel lié à leur milieu d’origine. »

Sur la voie du spécialisé

Le parcours de Doha soulève une question qui dépasse largement son cas : ce qui handicape un élève, est-ce ses caractéristiques propres, ou la place que l’école lui réserve ? Opposé au modèle médical, le modèle social du handicap situe la difficulté non dans l’individu, mais dans un environnement qui ne l’accueille pas. Sous cet angle, la médicalisation des difficultés scolaires vécue par Doha n’apparaît plus comme un remède, mais comme le symptôme d’un système conçu pour trier.

Opposées, les trajectoires de Doha et de Julien se lisent pourtant depuis le même point de fuite socio-économique : d’un côté une mère qui ne connaît pas les ficelles du système, de l’autre un père juriste qui sait à quelle porte frapper. Les intervenant·es le rappellent : l’enjeu dépasse les salles de classe. Une étiquette posée à six ans peut redessiner toute une vie : ses choix, ses possibles et sa place dans le monde du travail. Pour d’autres, cette orientation est nécessaire, non par fatalité, mais par nécessité physiologique.

Depuis 2017, par sa politique d’inclusion, le Pacte pour un Enseignement d’excellence a tenté de corriger le tir : critères d’orientation revus, procédures encadrées et réforme des pôles territoriaux. Mais entre le texte et le terrain, il y a souvent un monde : les enseignant·es manquent de formation, de moyens humains et financiers.

Doha a poursuivi son chemin. Progressivement, sa tempête s’est calmée. Elle a rencontré des enfants perdus dans les plis du système, des adultes portant encore les stigmates d’une orientation mal ajustée et des enseignant·es épuisé·es en première ligne. De ces rencontres est né un spectacle. Puis une association : La voie du spécialisé. Sa mission : accompagner les parents, leur expliquer leurs droits, financer les bilans hospitaliers ou réduire les délais qui brisent des familles. Offrir un soutien juridique à ceux dont les dossiers s’enlisent. Et rappeler, inlassablement, à ceux qui ont le pouvoir de décider : « Un enfant n’est pas une case à remplir ».

  • 1Trouble du Déficit de l'Attention avec ou sans Hyperactivité.
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