Expériences de démocratie à hauteur d’élèves - Sur le terrain au LIRL et à l’ARC

Mercredi 22 avril 2026

Des élèves de l’Athénée Crommelynck en pleine discussion
Des élèves de l’Athénée Crommelynck en pleine discussion
Salomé Frémineur, responsable de la revue Éduquer

Deux écoles de Bruxelles, deux modalités, un exercice démocratique. Le Lycée Intégral Roger Lallemand, à Saint-Gilles, est une école secondaire à pédagogie active ; l’Athénée royal Crommelynck, à Woluwe-Saint-Pierre, déploie un projet plus classique. Pourtant, les thèmes qui occupent les élèves, les richesses et difficultés de la pratique démocratique sont plus similaires que ce qu’on pourrait penser. Portrait croisé par la parole de deux professeurs (très) impliqués dans leur établissement et dans les pratiques démocratiques scolaires.

Le LIRL : une école secondaire active

Au Lycée Intégral Roger Lallemand, ouvert en 2017 sur le modèle de la pédagogie active, la démocratie est un objet central du projet d’établissement et de la vie de l’école. Le quotidien de cette école secondaire communale de Saint-Gilles, à Bruxelles, diffère de l’enseignement classique. Le matin, les apprentissages s’organisent en modules thématiques qui permettent de faire des liens entre les matières : « what’s next » pour parler du futur, la guerre 14-18, etc. L’après-midi, les élèves participent à des ateliers proposés par les professeurs : découverte du latin, art et philo, etc. Pas d’examen, à part les évaluations extérieures obligatoires, mais des évaluations intégrées qui permettent de faire le point sur où on en est sans note. Surtout, les élèves prennent un rôle plus actif dans la construction de la communauté : projets collectifs, aménagement de la cour, journée citoyenne, et ils sont force de proposition démocratique.

Le groupe de vie des élèves, la pierre angulaire du fonctionnement de l’école, est le groupe de référence (GR). Il ne reproduit pas les groupes de niveau des modules, mais mélange des élèves de 12 à 18 ans. Se crée ainsi une entraide inter-âges, mais surtout une véritable communauté de l’école, en traversant les barrières habituelles des groupes-classes. Se réunissant tous les jours une heure en milieu de journée, il est le lieu de la vie collective par excellence. Il consacre un moment de réalisation du travail individuel et d’entraide, mais c’est aussi l’entité démocratique de base, où sont discutés les sujets de la vie commune. C’est en son sein qu’est élu un ou une déléguée. Il ou elle représente ses camarades dans l’organe représentatif des élèves, le CoLirl.

Pratique démocratique en action

Les délégué·es représentent donc leur GR au CoLirl, l’organe représentatif des élèves. Il se réunit une fois par semaine, une semaine sur deux en groupes de travail (GT) thématiques, une semaine sur deux en plénière. Accompagnés par deux professeur·es, les délégué·es y discutent des affaires de l’école. Nous assistons à une séance à la fin du mois de mars. Au programme, la proposition d’organisation d’une journée citoyenne par le GT climat ; les toilettes, fermées aux étages et que les élèves voudraient voir ouvertes ; une demande de mise à disposition de protections menstruelles formulée par le GT matériel qui a pris contact avec une association qui traite de précarité menstruelle ; le remplacement des délégué·es absent·es en cours d’année…

Les discussions portent sur des questions de société et de vie quotidienne comme sur des enjeux formels d’organisation, avec la discussion sur les modalités de réélection de nouveaux·elles délégué·es de remplacement. Gilles Martin, professeur de philosophie et citoyenneté, est l’un des enseignant·es qui assiste et supervise les CoLirl. Il commente : « Cela peut paraître technique, cette discussion sur la réélection, mais c’est un vrai enjeu démocratique, la question des modalités de représentation. » Sur ce sujet, les élèves ont toute autonomie de décision. D’ailleurs, chaque GR est autonome sur le processus d’élection de son ou sa délégué·e. Certain·es choisissent même le tirage au sort. Liberté leur est aussi laissée d’initier des projets. Les infrastructures portent déjà la trace de l’action des élèves : des meubles en bois ont été construits collectivement. Une partie restreinte de la cour est laissée au football, résultat d’une réflexion sur la répartition de l’espace, notamment genrée – quand le foot s’arroge beaucoup de place, ce sont de facto les garçons qui en bénéficient. Même si à la fin du CoLirl, un groupe de filles abordent les professeur·es : « vous venez nous voir au foot ? On joue demain après-midi ! »

Sur d’autres enjeux, l’expérience de la pratique démocratique est celle de la confrontation à des normes supérieures. Le GT « coin fumeur », confronté à l’illégalité de cette possibilité, s’est ainsi transformé en GT addiction. Les élèves doivent aussi négocier avec la direction : c’est le cas sur la question des toilettes. Il va s’agir de développer de nouveaux arguments.

« On remarque que certains élèves moins scolaires, pour qui la parole n’est pas évidente, s’épanouissent dans un rôle démocratique. » Gilles Martin, professeur au LIRL

Un apprentissage quotidien

Le CoLirl est un apprentissage et une pratique de l’argumentation, de la structure, de la modalité de décision. Et ça a l’air de bien marcher : il est à vrai dire assez impressionnant de voir des élèves développer des arguments calmement, de manière souvent futée. Ils ne se contentent pas de défendre des points mais organisent formellement le processus démocratique. Certain·es interviennent non seulement pour argumenter, mais reformulent, font avancer les points. Certes, avec les hésitations inhérentes à leur âge, mais pas sûr que n’importe quelle réunion d’adulte soit plus efficace et organisée… Par exemple, ce sont des élèves qui font remarquer que la question de l’absentéisme des délégué·es et d’un processus de réélection n’est pas forcément similaire et qu’il faudrait distinguer deux décisions.

Le CoLirl est accompagné par deux professeur·es, Gilles et Émilie, mais ils ne le président certainement pas. « Même si on intervient encore trop, précise Gilles. C’est un processus de longue haleine ! » L’assemblée est conçue pour être entièrement prise en charge par les élèves. La réunion est gérée par une présidence en duo mixte fille-garçon, qui répartit la parole et doit veiller à l’avancée des points, un gardien du temps, et deux synthétiseur·euses : l’un·e pour un PV classique, l’autre pour une synthèse créative plus visuelle. « Les président·es plus débutant·es sont parfois moins efficaces, explique Gilles, mais c’est un enjeu démocratique de partager ces fonctions. On remarque alors que certains élèves moins scolaires, pour qui la parole n’est pas évidente, s’épanouissent dans ce rôle démocratique. »

L’objectif est de ne pas reproduire les inégalités sociales au sein des instances. Cela s’opère par toute la vie quotidienne au sein de l’école, qui permet d’expérimenter la prise de parole à différents niveaux.

L’enjeu de répartition de la parole

Un des enjeux démocratiques dans la construction de ces instances a été la répartition des rôles et de la parole, de sorte qu’elle ne soit pas accaparée par les plus âgé·es ou les plus familiarisé·es à l’expression publique. L’école se caractérise par sa mixité sociale : certain·es élèves viennent de familles socio-culturellement favorisées, d’autres des quartiers populaires proches. L’objectif est de ne pas reproduire les inégalités au sein des instances. Cela s’opère notamment par les rôles tournants, mais surtout par toute la vie quotidienne au sein de l’école, qui permet d’expérimenter la prise de parole à différents niveaux. Les élèves participent à ces processus d’année en année, et la progression de la pratique repose sur l’expérience quotidienne.

Gilles Martin insiste sur le rôle des GR dans ce processus, notamment par le mélange d’élèves de tous niveaux. Les élèves y prennent l’habitude de côtoyer des camarades de tous âges, développant des amitiés et se débarrassant des timidités. « C’est la cellule de base démocratique, explique-t-il. Tous les mercredis, se tient un conseil où l’on discute de la vie de l’école. C’est là qu’il y a de vraies percées démocratiques, des sujets qui émergent. Le pédagogique et le démocratique y vont main dans la main : les élèves s’entraident sur les cours, entrent dans une approche collaborative, et construisent une communauté. » Cela se sent : on observe effectivement un petit groupe d’élèves plus âgé·es, dont les interventions sont particulièrement percutantes et efficaces, mais la place est laissée aux autres.

Certes, même le LIRL qui réserve une part importante de son temps à l’exercice de la démocratie est soumis aux impératifs du temps. Les sujets de tous les GT doivent être discutés en une heure à la plénière bimensuelle du CoLirl ; les GR sont pris dans les impératifs scolaires qui empiètent parfois sur le temps dévolu à la discussion sur la vie de l’école. Mais la parole calme, argumentée, ce mélange des générations, ne peut qu’inspirer l’enthousiasme. Et les difficultés font partie de l’exercice démocratique. Gilles Martin explique que c’est un travail jamais achevé. « Cela s’est mis en place petit à petit, et cela ne peut exister que parce que les élèves ont une place plus grande et plus active dans tous les aspects de la vie de l’école. »

À l’Athénée royal Crommelynck

À l’Athénée royal Crommelynck à Woluwe-Saint-Pierre, école Wallonie-Bruxelles enseignement, le déroulement des journées et la pédagogie sont plus classiques : les élèves sont en groupe classe de niveau et suivent des cours disciplinaires de 50 minutes. Il n’y a pas de temps spécifique réservé à la démocratie scolaire. Ce sont les professeurs de philosophie et citoyenneté qui mettent en place l’élection de délégué·es, et les réunions se tiennent sur le temps des cours, dont les délégu·es sont exempté·es.

Guillaume Hayot, professeur de philosophie et citoyenneté dans le degré inférieur, y est chargé d’organiser l’élection des délégué·es. Si le projet et la place revendiquée de la démocratie est différente du LIRL, les enjeux tant que les sujets abordés se montrent très similaires : liberté vestimentaire, hygiène et accès aux toilettes, « et en général, les points de vie quotidienne, comme la question des pauses », explique le professeur. Il est aussi confronté à la question des limites du pouvoir des élèves face aux cadres scolaires et décrétaux. Dans son expérience, la pratique démocratique est profondément liée avec le CPC, qui en devient le lieu d’expérimentation autant que d’apprentissage.

Pratique de la démocratie et cours sur la démocratie ne sont pas séparés, mais vécus et appris dans un « micro-laboratoire des processus démocratiques ».

Une fusion de la démocratie et du CPC

Le cours de Guillaume Hayot est le moment d’organisation plus ou moins informelle de conseils de classe. « La fonction de délégué est comprise comme celle d’un porte-parole de son groupe et non d’une force de proposition. Ce qu’ils amènent à la direction émane donc de la discussion au sein du groupe classe, que j’organise pendant les heures de CPC. » Les délégué·es n’ont pas de pouvoir d’initiative et sont un relais démocratique. C’est la classe qui formule des demandes que les délégué·es transmettent. En effet, explique Guillaume Hayot, le pouvoir des élèves est limité par le cadre des règlements, ceux de l’école comme ceux des décrets : les délégué·es n’ont pas suffisamment de marge de manœuvre pour réaliser de manière autonome les propositions qui pourraient figurer dans un programme qu’ils et elles promettraient de réaliser après leur élection. Il est plus juste, estime le professeur, que la classe entière fasse l’expérience de cette négociation délicate.

Guillaume Hayot explique que les sujets soulevés par ses élèves constituent une base pour ses cours, et lui permettent d’aborder le programme. Le programme du CPC implique par exemple d’aborder le rôle de la démocratie et de l’État. « Je peux les traiter à partir du travail des délégués, sans les introduire de l’extérieur », indique l’enseignant. Beaucoup de revendications formulées en classe vont se heurter aux limites du pouvoir des élèves et des délégué·es, ou encore de l’école elle-même. Mais l’exercice démocratique ne s’y arrête pas. « L’interdiction du smartphone à l’école est décrétale. Le directeur ne peut pas la faire changer. En revanche, il y a des marges de manœuvre sur les modalités. C’est ce que j’essaye de faire passer, et, par là, on aborde toute la question de la hiérarchie des normes, du rôle de l’État, etc. » Ainsi, pratique de la démocratie et cours sur la démocratie ne sont pas séparés, mais vécus et appris dans ce que Guillaume Hayot qualifie de « micro-laboratoire des processus démocratiques ».

Un professeur-accompagnant

Mais alors, quel est le rôle de l’enseignant dans la formulation des propositions, et l’autonomie des élèves ? « Je n’interviens pas dans leur contenu, mais sur la forme, en leur montrant seulement celles qui sont hors de leur contrôle. Je leur donne aussi des “trucs” argumentatifs. » Il ne sépare donc pas son rôle d’accompagnateur du processus démocratique et de professeur de CPC. « Mais je pratique mon rôle de professeur beaucoup comme un animateur. Je fais fonds sur ce que les élèves amènent, je construis au fur et à mesure. Cette conception est d’ailleurs présente dans le programme du CPC, qui peut-être lu à partir de son objectif d’acquisition de compétences formelles. » Cours et apprentissage de la pratique démocratique ne se distinguent pas.

Quelle est alors l’autonomie des élèves ? « L’autonomie s’acquiert, répond Guillaume Hayot. Je suis face à des élèves du degré inférieur, les rhétos sont moins encadrés. » Mais il ne s’agit pas pour autant d’une limitation en vertu de leur âge, précise le professeur, qui tient justement à donner toute la place possible aux élèves. « Nous-mêmes, adultes, ne disposons pas forcément de plus de poids démocratique formellement ! Ainsi à l’école, nous, professeurs, participons aussi à la refonte du règlement d’ordre intérieur en ce moment, et nous avons aussi une marge limitée. Je nous conçois comme vivant ensemble cet exercice. »

Un exercice de pouvoir, d’argumentation, mais aussi l’épreuve de leurs limites et la confrontation à l’institution – voilà l’expérience démocratique, aussi bien au LIRL qu’à l’ARC. Sans que ce soit un aveu d’échec, ni que l’expérience se transforme dans un simple exercice de respect des règles établies. Reste la place pour la négociation, la compréhension des marges de manœuvre, l’inventivité, la construction d’une confiance, de capacités d’expression, et la volonté de faire aussi bouger les choses ailleurs.

Couverture de la revue Eduquer n°201

mai 2026

éduquer

201

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