
Nous vivons la sixième extinction de masse. Ce ne sont pas les mots d’un militant ou d’une écologue isolée, mais ceux de l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques. En miroir du GIEC pour le climat, l’IPBES ne cesse de tirer la sonnette d’alarme, comme dans son dernier rapport global: plus d’un million d’espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction et la majorité des indicateurs de biodiversité analysés sont dans le rouge.
Les causes du déclin de la biodiversité sont connues et ne se réduisent pas au changement climatique. Même si ce dernier en est un facteur important, il n’est pas le seul. L’érosion de la biodiversité est aussi le fruit de la destruction et de la fragmentation des habitats, de la surexploitation des ressources naturelles, de la pollution généralisée (de l’air, de l’eau, des sols, de la lumière, etc.) et de l’introduction d’espèces exotiques envahissantes. Des pressions anthropiques systémiques, amplifiées par nos modes de production, de consommation et d’organisation des territoires mettent à mal la biodiversité, que ce soit à l’échelle locale ou globale.
Selon le WWF Living Planet Report 2024, la taille moyenne des populations d’espèces sauvages a chuté de 73% entre 1970 et 2020. En Belgique, le Living Planet Report 2019, centré sur notre territoire, confirmait déjà cette tendance à l’échelle locale: la faune locale est elle aussi en déclin rapide, en particulier dans les zones agricoles et périurbaines. Pourtant cette réalité peine à se faire une place dans le débat public.
«La vision anthropocentrée de la biodiversité limite notre capacité à penser la place du vivant dans son ensemble. Elle perpétue une hiérarchie entre les espèces.»
Les enjeux liés à la biodiversité
En quoi ce constat est-il alarmant? Car la biodiversité est bien plus qu’un catalogue d’espèces ou un décor verdoyant. Elle constitue le tissu vivant qui soutient toutes les fonctions essentielles à notre survie: elle purifie l’air que nous respirons, régule les cycles de l’eau, stabilise les sols ou encore pollinise nos cultures. Pourtant ce discours, bien que nécessaire pour alerter, reste prisonnier d’un prisme très utilitariste. Nous avons tendance à valoriser la biodiversité uniquement à l’aune de ce qu’elle «nous rend» comme services. C’est d’ailleurs ici la vision à la base du concept de «services écosystémiques». Elle nous fait oublier que la biodiversité a une valeur intrinsèque, indépendante de son utilité pour l’espèce humaine.
Cette vision anthropocentrée, encore dominante et véhiculée dans les campagnes du WWF (voir encadré), limite notre capacité à penser la place du vivant dans son ensemble. Elle perpétue une hiérarchie entre les espèces, où seul ce qui est utile à l’être humain mérite d’être protégé. Nous déplorons que la biodiversité ne soit perçue qu’à travers ce filtre instrumental, alors qu’elle mérite respect, soin et reconnaissance, simplement parce qu’elle est et non parce qu’elle nous sert. Malgré cette vision utilitariste, a-t-on conscience des interdépendances qui nous lient aux non-humains? Considère-t-on la biodiversité comme un pilier nécessaire au maintien de la vie humaine?
Biodiversité vs climat dans la sphère médiatique
S’il est difficile aujourd’hui d’ignorer le changement climatique (marches pour le climat, rapports du GIEC, COP, etc.), où en est-on au niveau de la biodiversité? Comme l’IPBES en comparaison au GIEC, peu de citoyen·nes savent qu’il existe une Convention sur la diversité biologique (CDB) ni qu’elle se réunit régulièrement depuis 1992. La dernière en date: la COP16 tenue à Cali (Colombie) en 2024. Elle a dû être interrompue faute de quorum et elle s’est terminée à Rome (COP 16.2) en février dernier. Le saviez-vous?
Pourquoi ce déséquilibre médiatique? La première raison semble être liée au nombre de publications scientifiques entre le climat et la biodiversité1, 2, où la bataille est remportée par le climat. La deuxième pourrait provenir d’un manque de formation des acteurs et actrices du secteur médiatique. C’est en tout cas un appel qui leur a été adressé dernièrement: être à la hauteur des enjeux3, ce qui inclut les enjeux de biodiversité. Une troisième raison pourrait être évoquée: le climat se prêterait-il mieux aux discours chiffrés? Le réchauffement global s’exprime effectivement en degrés Celsius ou en ppm de CO₂.
Nous pourrions croire qu’il n’en est pas de même pour la biodiversité, dont les composantes sont interconnectées, ce qui ne se laisse pas aisément réduire à une métrique unique. Bien que la biodiversité implique des échelles locales et globales, des dynamiques invisibles et encore méconnues, il ne faut pas confondre le concept de biodiversité avec le concept de nature, beaucoup plus subjectif et moins préhensible. En effet, même si ce sujet semble revêtir une narration plus difficile à médiatiser du fait de sa complexité, la biodiversité est bien quantifiable, et donc mesurable.
Ces biais ont des conséquences non négligeables: une hiérarchisation implicite des urgences écologiques, dans laquelle la biodiversité apparaît comme une préoccupation secondaire, esthétique ou sentimentale. Or elle est au contraire un pilier de l’équilibre dans lequel s’insère notre société, c’est elle qui est au centre des écosystèmes et de la biosphère.
Un besoin criant de sensibilisation
En Belgique francophone, certaines associations comme Natagora, Canopea, Faune et biotopes (pour ne citer qu’elles parmi tant d’autres) font un excellent travail pour visibiliser ces enjeux. Cela rejoint la stratégie BeBiodiversity, menée par le gouvernement fédéral en faveur de la biodiversité. Malgré leurs actions diverses et variées, elles peinent à toucher un public large, peut-être faute de relais suffisants dans les grands médias et d’un soutien politique structurel à la hauteur…
Cela nous amène à un triste constat: les mondes associatif et scientifique mènent un travail précieux mais souvent invisible. À cela s’ajoute un manque de reconnaissance institutionnelle et parfois une assimilation injuste au militantisme, alors que ces spécialistes disposent de compétences scientifiques, pédagogiques et techniques avérées, ce qui les rend davantage légitimes pour prendre la parole en vue de nous alerter.
En dehors du monde associatif, où expertise des enjeux globaux et des problématiques locales se croisent, le monde scolaire a tendance à s’éloigner de nos territoires. En effet, au niveau des cursus scolaires, la biodiversité locale est peu valorisée et peu présente dans les programmes. Les espèces abordées sont souvent emblématiques, ce qui amène les élèves à connaître les grands écosystèmes du monde, mais rarement les mares, les friches ou les zones humides où règne notre biodiversité locale. Ainsi, l’ours polaire est souvent cité comme exemple, il est une figure aussi célèbre qu’éloignée de nos territoires4, 5, 6.
«Notre déconnexion à la nature provoque une perte du savoir écologique et, avec lui, notre capacité d’attention et d’émerveillement face au vivant. Il s’agit d’un frein significatif à une transition profonde.»
Biodiversité locale: une richesse ignorée
Si l’on souhaite sensibiliser les citoyen·nes, ne devons-nous pas accentuer nos discours sur nos problématiques locales? N’y aurait-il pas un lien entre le manque d’engagement en faveur de la biodiversité et les kilomètres qui nous séparent des espèces mises au-devant de la scène? La biodiversité locale se doit d’être davantage connue. Car elle est aussi ici, tout autour de nous. Elle est dans les mousses sur les trottoirs, les chauves-souris dans les greniers, les pollinisateurs qui visitent les balcons et jardins. Mais faute de formation, peu de jeunes (et d’adultes) sont en capacité de la reconnaître, de la nommer, de la comprendre.
Cette déconnexion à la nature provoque une perte du savoir écologique et, avec lui, notre capacité d’attention et d’émerveillement face au vivant. Cela nous empêche de nourrir une réflexion autour du vivant, de le considérer à sa juste valeur. Il s’agit ici d’un frein significatif à une transition profonde, ancrée dans des liens sensibles et concrets avec notre environnement proche.
«La crise écologique est aussi sociale, culturelle. La biodiversité ne peut être pensée indépendamment des inégalités sociales, de l’accès au savoir, de la capacité à agir sur son environnement.»
Élargir l’urgence climatique à l’urgence socio-environnementale
Heureusement, des voies de transformation existent. Des journalistes, des équipes de recherche et des enseignant·es plaident pour une approche plus globale, qui dépasse la focalisation exclusive sur le climat. Après la Charte pour un journalisme à la hauteur des enjeux écologiques7, la Charte pour un enseignement à la hauteur des enjeux écologiques8 a vu le jour. Portée par de nombreux collectifs en Belgique et en France, elle appelle à une refonte des contenus et des méthodes. Il ne s’agit plus seulement de «sensibiliser» ou de recommander les gestes «responsables», mais de (in)former en vue de comprendre la complexité, à penser les interdépendances, à articuler savoirs scientifiques, engagement citoyen et imagination politique.
Cela suppose de reconnaître que la crise écologique est aussi sociale, culturelle. Et que la biodiversité ne peut être pensée indépendamment des inégalités sociales, de l’accès au savoir, de la capacité à agir sur son environnement. Dans cette dynamique, les acteurs et actrices peuvent se former. Certaines ASBL proposent des formations aux enjeux liés à la biodiversité, ancrées sur le terrain. Et qu’en est-il des établissements qui forment les professionnel·les?
Le réveil des institutions de l’enseignement supérieur?
À Bruxelles, le Certificat en éducation relative à l’environnement (ErE)9 a vu le jour en octobre 2024. Né d’un partenariat qui allie la HEFF, la HELdB et l’ULB, cette formation continue de 10 crédits propose, en partenariat avec des acteurs et actrices du milieu associatif, une approche interdisciplinaire, où des expert·es – telle Sonia Vanderhoeven, biologiste et entre autres responsable scientifique à la Plateforme belge pour la Biodiversité – interviennent dans l’axe 1 de la formation dans le but de mener une réflexion sur les enjeux actuels et futurs.
Au niveau des formations initiales, certaines évoluent dans la bonne direction, en intégrant des activités d’apprentissage transversales ou spécifiques autour des enjeux socio-environnementaux. C’est le cas, par exemple, du cours de «Journalisme environnemental» proposé à l’UCLouvain dans les masters en communication et journalisme ou encore du cours «Écocitoyenneté et sensibilisation à l’environnement», désormais intégré dans la nouvelle version de la formation initiale des enseignant·es proposée par la HEFF.
Ces dispositifs reflètent une volonté croissante de former des professionnel·les capables de comprendre, relayer et transmettre les enjeux écologiques de manière systémique. Mais pouvons-nous nous satisfaire d’une si faible place pour questionner des enjeux aussi complexes que vastes?
Rectifier les récits, redonner sa place au vivant
On l’a vu, la biodiversité ne doit plus être une variable d’ajustement, un décor ou une préoccupation secondaire. Elle est un enjeu central, autant voire plus important que le climat. L’un et l’autre sont liés mais ne se superposent pas. Réparer nos relations au vivant, c’est aussi réparer nos récits collectifs, nos manières d’habiter, d’informer, d’enseigner, d’imaginer.
Il est temps de passer d’une logique de gestion de crises considérées de manière distincte à une vision systémique qui met en avant les interdépendances. Cela commence par les médias et l’éducation. Questionner notre position vis-à-vis des non-humains est crucial, car la biodiversité mérite mieux qu’un traitement de second plan. Elle mérite notre attention, notre engagement et notre considération, au même titre que le climat.
- 1LEGAGNEUX P. et al. «Our house is burning: discrepancy in climate change vs. biodiversity coverage in the media as compared to scientific literature», Frontiers in Ecology and Evolution, 5, 2018.
- 2LEGAGNEUX P., CAZELLES K. & GRAVEL D. «Sommes-nous bien informés? Écarts entre la couverture du changement climatique et de la biodiversité par les médias et la littérature scientifique», Le Climatoscope,1, 2019.
- 3NIEBERDING C., OZER P., DOUTRELOUP S., FETTWEIS X. & CLERBAUX C. «Pour des médias à la hauteur de l’urgence climatique», Carte blanche, Le Soir, 06.03.2023.
- 4BRES A. & MARC C. Tout comprendre (ou presque) sur le climat, CNRS Éditions, 2022.
- 5https://www.lepoint.fr/sciences-nature/biodiversite-en-danger-l-heure-des-choix-28-08-2021-2440491_1924.php#11
- 6https://www.ouest-france.fr/environnement/ecologie/biodiversite-un-million-d-especes-en-danger-peut-enrayer-la-crise-6336450
- 7https://chartejournalismeecologie.fr/
- 8https://charteenseignantsecologie.be/la-charte/
- 9https://www.heldb.be/fr/certificat-deducation-relative-a-lenvironnement
Une vision anthropocentrée
Dans sa dernière campagne «Rapport Planète vivante 2024», après avoir fait état de l’ampleur de la crise de la disparition de la nature à l'échelle mondiale, le WWF en pointe les conséquences pour notre espèce: «Lorsque les systèmes naturels franchissent un point de basculement, les conséquences peuvent être dévastatrices. Cela se produit parfois au niveau local, comme l'effondrement des populations de poissons qui entraîne des pertes d'emplois et une baisse des revenus dans les communautés côtières. Mais nous risquons également de franchir des points de basculement au niveau mondial qui pourraient menacer tous nos approvisionnements alimentaires, déclencher des catastrophes de grande ampleur telles que des incendies et des inondations, et déstabiliser les économies et les sociétés partout dans le monde.»
Source: https://wwf.be/fr/campagnes/lpr#:~:text=Les%20populations%20d%27esp%C3%….
Pour aller plus loin
- https://auvio.rtbf.be/media/declic-le-tournant-declic-le-tournant-29752…
- https://open.spotify.com/episode/6CSHKl5AcL5t2BxvsR6eVo?si=e3bc3eb2dc7d…
- https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees…;
- GRANDCOLAS P., MARC C. & MASSON-DELMOTTE V. Tout comprendre (ou presque) sur la biodiversité, CNRS éditions, 2023.
- MORIZOT Baptiste. Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.



