Le rythme quotidien laisse peu de place aux moments de pause et d’inaction, souvent perçus comme improductifs. Cette logique s’installe très tôt, dès l’école, où les enfants sont sollicités de manière continue et encouragés à rester attentifs et actifs pour mieux apprendre. Pourtant, les recherches en neurosciences cognitives montrent que l’apprentissage ne dépend pas uniquement d’un mode d’activité ou de concentration soutenu : le cerveau a également besoin de pauses pour consolider les apprentissages, et « ne rien faire » pourrait s’avérer parfois étonnamment bénéfique.
L’être humain consacre environ un tiers de sa vie à dormir, et près de la moitié de ses périodes d’éveil à des états de déconnexion attentionnelle – offline – intentionnels ou spontanés, au cours desquels le traitement des informations sensorielles diminue, et l’attention se tourne davantage vers nos réflexions intérieures (rêverie, vagabondage d’esprit). D’un point de vue évolutif, ces états offline peuvent sembler peu avantageux, dans la mesure où ils réduisent l’attention portée à l’environnement et pourraient, en apparence, compromettre la recherche de ressources ou la détection de menaces. Toutefois, ces périodes de « retrait » du monde extérieur sont universelles car observées chez l’être humain comme chez de nombreuses espèces animales. Cette universalité suggère que ce détachement temporaire de notre esprit des stimulations extérieures constitue un processus fondamental du fonctionnement cérébral1.
Si le rôle bénéfique du sommeil sur la consolidation de nos apprentissages est aujourd’hui bien compris, celui des temps de pauses éveillées et d’un désengagement fréquent de notre mental vis-à-vis du monde extérieur demeure à ce jour peu compris.
Le rôle du sommeil sur les apprentissages
« La nuit porte conseil » ou encore « je vais dormir dessus » sont des expressions courantes qui sous-entendent que le sommeil est un outil précieux pour digérer de nouvelles informations et prendre des décisions avisées. Comme beaucoup d’expressions, elle trouve son origine dans des mécanismes bien réels.
Le sommeil se caractérise par l’alternance cyclique de deux grands états : le sommeil paradoxal (REM, Rapid Eye Movement) et le sommeil non paradoxal (NREM, Non Rapid Eye Movement), qui comprend à la fois le sommeil lent profond et des stades de sommeil plus léger2. Chaque stade de sommeil se distingue non seulement par sa signature biologique (motifs spécifiques d’activité électrique cérébrale, profil chimique) mais également par sa fonction3,4. Dans ce cadre, le sommeil lent, et le sommeil lent profond en particulier, jouent un rôle central dans le processus de consolidation de la mémoire : les souvenirs récemment encodés, souvent instables et sujets à la disparition, sont consolidés en souvenirs à long terme (les souvenirs qui sont correctement consolidés peuvent être récupérés ultérieurement, tandis que ceux dont la consolidation échoue sont progressivement oubliés)5. La consolidation mnésique sommeil-dépendante désigne le phénomène par lequel certaines traces mnésiques sont renforcées de manière privilégiée pendant le sommeil, plutôt que pendant l’éveil. Ce processus se traduit par une amélioration des performances après une période de sommeil post-apprentissage, même en l’absence de tout nouvel entraînement ou de pratique supplémentaire6.
Au cours du développement, le sommeil et son organisation évoluent, parallèlement à la maturation du cortex cérébral7. Par rapport aux adultes, les enfants présentent des cycles de sommeil plus courts, un temps de sommeil total plus long et une proportion plus élevée de sommeil lent profond8,9. Cette différence a amené certains chercheurs à envisager un potentiel avantage des enfants pour la consolidation des apprentissages au cours du sommeil. Cet enjeu est particulièrement important pendant le développement, période au cours de laquelle les enfants et les adolescent·es sont exposés à une grande quantité d’informations et d’expériences nouvelles au quotidien10.
« Un repos calme, sans stimulation externe ni tâche cognitive, est systématiquement plus bénéfique que des pauses occupées par des activités distractives, même légères. »
Le rôle des temps de pauses sur les apprentissages
Les processus offline de consolidation de la mémoire ne seraient toutefois pas exclusifs au sommeil et se produiraient également des périodes de repos à l’éveil11. En particulier, de nombreuses études ont montré qu’une pause calme immédiatement après un apprentissage conduit à de meilleures performances de rappel qu’une période équivalente occupée par une tâche distractive12, tandis que d’autres ont observé un effet des pauses actives sur l’apprentissage13. Ces effets ont été confirmés par une méta-analyse de grande ampleur, montrant un bénéfice robuste du repos éveillé post-apprentissage sur la consolidation de la mémoire14. Cette méta-analyse souligne également que le type de pause joue un rôle clé : un repos calme, sans stimulation externe ni tâche cognitive, est systématiquement plus bénéfique que des pauses occupées par des activités distractives, même légères. Concernant la durée, des pauses relativement courtes, de l’ordre de quelques minutes, suffisent à produire des bénéfices en mémoire (un allongement de la pause n’entraîne pas de gains proportionnels supplémentaires). Par ailleurs, ces phases de repos éveillé ne joueraient pas uniquement un rôle dans le renforcement de la mémoire, mais permettraient également de moduler la mémoire de façon sélective en fonction de l’importance, de la saillance émotionnelle ou de l’utilité future des informations apprises15. Ensemble, ces résultats convergent pour suggérer que le repos calme et le sommeil partagent des mécanismes communs sous-tendant la consolidation mnésique, et que l’apprentissage dépend autant de ce qui se passe après l’encodage que de l’encodage lui-même.
Le sommeil local : quand une partie de notre cerveau dort éveillé
Jusqu’il y a peu, le sommeil et l’éveil étaient considérés comme deux états globaux et exclusifs : soit le cerveau était éveillé, soit il dormait. Toutefois, cette vision binaire a été remise en cause par un nombre croissant de travaux menés ces dernières années. Ces études ont en effet montré que certaines régions du cerveau peuvent entrer momentanément dans un état de sommeil lent profond alors même que l’individu est éveillé et que le reste du cerveau continue de fonctionner normalement16. Ce phénomène, appelé « sommeil local », correspond à l’apparition transitoire d’ondes lentes de grande amplitude, fortement semblables aux oscillations lentes observées pendant le sommeil lent profond, survenant localement au cours de l’éveil17.
« Les pauses, les temps calmes ou le vagabondage d’esprit pourraient ainsi constituer de véritables fenêtres de consolidation, plutôt que des obstacles à l’apprentissage. »
Le sommeil local booste-t-il nos apprentissages ?
Si le sommeil local partage des similarités avec le sommeil lent profond au niveau de son rôle dans la récupération synaptique et de l’homéostasie cérébrale, plusieurs études suggèrent qu’il pourrait également jouer un rôle dans la stabilisation des apprentissages et la consolidation de la mémoire. Plusieurs études soutiennent cette hypothèse, dont deux sont présentées ci-dessous.
Dans une première étude18, 26 adultes ont d’abord écouté une courte histoire qu’ils devaient mémoriser. À l’issue de cette phase d’apprentissage, les participant·es ont été répartis en deux conditions : (i) rester assis les yeux fermés pendant 15 minutes sans effectuer d’activité particulière (repos calme), ou (ii) réaliser une tâche distractive pendant la même durée. Après cet intervalle, tou·tes devaient rappeler le plus grand nombre possible de détails de l’histoire. Les résultats montrent que les participant·es ayant bénéficié d’une période de repos calme présentent de meilleures performances de rappel que ceux ayant réalisé une tâche distractive. Autrement dit, une courte période de repos éveillé post-apprentissage favorise la rétention de l’information. Cette amélioration mnésique est associée à une augmentation de l’activité oscillatoire lente (i.e., du sommeil local) pendant le repos. Ces résultats suggèrent qu’un état cérébral marqué par des ondes lentes peut soutenir des mécanismes de consolidation mnésiques, analogues à ceux observés lors du sommeil lent profond.
Dans une seconde étude19, des participant·es ont également mémorisé une courte histoire, puis ont effectué une tâche d’attention soutenue pendant environ 30 minutes, servant d’intervalle de rétention. Au cours de cette période, l’activité cérébrale était enregistrée en continu, en parallèle de mesures comportementales et physiologiques. Un test de rappel différé, administré à l’issue de l’intervalle, permettait d’évaluer la consolidation de l’information apprise. Les résultats indiquent que, durant la tâche d’attention soutenue, l’activité cérébrale alterne spontanément entre un état online, orienté vers le traitement de l’environnement, et un état offline, caractérisé par une focalisation accrue sur l’activité mentale interne et une augmentation des ondes lentes (= sommeil local). La proportion de temps passée dans cet état offline pendant l’intervalle de rétention prédit une amélioration significative du rappel de l’histoire. Ces résultats suggèrent que de très brèves périodes de désengagement attentionnel, associées à une activité cérébrale proche de celle observée lors du sommeil lent profond, peuvent favoriser les mécanismes de consolidation mnésique. Ainsi, même des « micro-pauses » cérébrales de quelques secondes pourraient contribuer au renforcement des souvenirs récemment acquis.
Ensemble, ces résultats invitent à reconsidérer les moments de désengagement attentionnel, souvent assimilés à de l’inattention. Loin d’être uniquement délétères, ces états pourraient traduire un besoin fonctionnel du cerveau de se retirer temporairement du traitement de l’environnement afin de stabiliser et consolider les apprentissages récents, via des mécanismes proches de ceux du sommeil lent profond.
Cette perspective est particulièrement pertinente chez l’enfant, dont les journées sont marquées par un apprentissage continu. Les pauses, les temps calmes ou le vagabondage d’esprit pourraient ainsi constituer de véritables fenêtres de consolidation, plutôt que des obstacles à l’apprentissage. Autoriser ces moments « d’inattention » apparaît donc non seulement compatible avec l’apprentissage, mais potentiellement nécessaire, malgré une tendance à valoriser une attention constante et ininterrompue.
- 1Erin J. Wamsley, « Offline Memory Consolidation during Waking Rest », Nature Reviews Psychology 1, no 8 (2022): 441‑53, https://doi.org/10.1038/s44159-022-00072-w.
- 2Thomas Andrillon et Delphine Oudiette, « What Is Sleep Exactly? Global and Local Modulations of Sleep Oscillations All around the Clock »,
- 3Svenja Brodt et al., « Sleep—A Brain-State Serving Systems Memory Consolidation », Neuron 111, no 7 (2023): 1050‑75, https://doi.org/10.1016/j.neuron.2023.03.005.
- 4Susanne Diekelmann et Jan Born, « The Memory Function of Sleep », Nature Reviews Neuroscience 11, no 2 (2010): 114‑26, https://doi.org/10.1038/nrn2762.
- 5Jan Born, « Slow-Wave Sleep and the Consolidation of Long-Term Memory », The World Journal of Biological Psychiatry 11, no sup1 (2010): 16‑21, https://doi.org/10.3109/15622971003637637; Jens G. Klinzing et al., « Mechanisms of Systems Memory Consolidation during Sleep », Nature Neuroscience 22, no 10 (2019): 1598‑610, https://doi.org/10.1038/s41593-019-0467-3; Ivan Skelin et al., « Hippocampal Coupling with Cortical and Subcortical Structures in the Context of Memory Consolidation », Neurobiology of Learning and Memory 160 (avril 2019): 21‑31, https://doi.org/10.1016/j.nlm.2018.04.004; Wamsley, « Offline Memory Consolidation during Waking Rest ».
- 6Anna Ashworth et al., « Sleep Enhances Memory Consolidation in Children », Journal of Sleep Research 23, no 3 (2014): 304‑10, https://doi.org/10.1111/jsr.12119.
- 7Eva-Maria Kurz et al., « Sleep Electroencephalogram (EEG) Oscillations and Associated Memory Processing during Childhood and Early Adolescence. », Developmental Psychology 59, no 2 (2023): 297‑311, https://doi.org/10.1037/dev0001487.
- 8Ashworth et al., « Sleep Enhances Memory Consolidation in Children »; I. Wilhelm et al., « Sleep-Dependent Memory Consolidation – What Can Be Learnt from Children? », Neuroscience & Biobehavioral Reviews 36, no 7 (2012): 1718‑28, https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2012.03.002.
- 9Wilhelm et al., « Sleep-Dependent Memory Consolidation – What Can Be Learnt from Children? »
- 10Kurz et al., « Sleep Electroencephalogram (EEG) Oscillations and Associated Memory Processing during Childhood and Early Adolescence. »; Anna Peiffer et al., « The Power of Children’s Sleep - Improved Declarative Memory Consolidation in Children Compared with Adults », Scientific Reports 10, no 1 (2020): 9979, https://doi.org/10.1038/s41598-020-66880-3; Charline Urbain et al., « Sleep in Children Triggers Rapid Reorganization of Memory-Related Brain Processes », NeuroImage 134 (juillet 2016): 213‑22, https://doi.org/10.1016/j.neuroimage.2016.03.055; Ines Wilhelm et al., « The Sleeping Child Outplays the Adult’s Capacity to Convert Implicit into Explicit Knowledge », Nature Neuroscience 16, no 4 (2013): 391‑93, https://doi.org/10.1038/nn.3343.
- 11Lisa Bastian et al., « Spindle–Slow Oscillation Coupling Correlates with Memory Performance and Connectivity Changes in a Hippocampal Network after Sleep », Human Brain Mapping 43, no 13 (2022): 3923‑43, https://doi.org/10.1002/hbm.25893; Arielle Tambini et Lila Davachi, « Awake Reactivation of Prior Experiences Consolidates Memories and Biases Cognition », Trends in Cognitive Sciences 23, no 10 (2019): 876‑90, https://doi.org/10.1016/j.tics.2019.07.008; Serene Y. Wang et al., « ‘Sleep-Dependent’ Memory Consolidation? Brief Periods of Post-Training Rest and Sleep Provide an Equivalent Benefit for Both Declarative and Procedural Memory », Learning & Memory 28, no 6 (2021): 195‑203, https://doi.org/10.1101/lm.053330.120.
- 12Kate Brokaw et al., « Resting State EEG Correlates of Memory Consolidation », Neurobiology of Learning and Memory 130 (avril 2016): 17‑25, https://doi.org/10.1016/j.nlm.2016.01.008; Michaela Dewar et al., « Brief Wakeful Resting Boosts New Memories Over the Long Term », Psychological Science 23, no 9 (2012): 955‑60, https://doi.org/10.1177/0956797612441220; Wang et al., « ‘Sleep-Dependent’ Memory Consolidation? »
- 13D. Voisin et al., « Active and Passive Offline Breaks Differentially Impact the Consolidation of Procedural Motor Memories in Children and Adults », Brain and Behavior 14, no 11 (2024): e70138, https://doi.org/10.1002/brb3.70138.
- 14[1] Linman Weng et al., « Effects of Wakeful Rest on Memory Consolidation: A Systematic Review and Meta-Analysis », Psychonomic Bulletin & Review 32, no 5 (2025): 1937‑68, https://doi.org/10.3758/s13423-025-02665-x.
- 15Tambini et Davachi, « Awake Reactivation of Prior Experiences Consolidates Memories and Biases Cognition ».
- 16Thomas Andrillon et al., « Does the Mind Wander When the Brain Takes a Break? Local Sleep in Wakefulness, Attentional Lapses and Mind-Wandering », Frontiers in Neuroscience 13 (septembre 2019): 949, https://doi.org/10.3389/fnins.2019.00949; Andrillon et Oudiette, « What Is Sleep Exactly? »
- 17Andrillon et al., « Does the Mind Wander When the Brain Takes a Break? »; Vladyslav V. Vyazovskiy et al., « Local Sleep in Awake Rats », Nature 472, no 7344 (2011): 443‑47, https://doi.org/10.1038/nature10009.
- 18Brokaw et al., « Resting State EEG Correlates of Memory Consolidation ».
- 19Erin J. Wamsley et al., « Memory Consolidation during Ultra-Short Offline States », Journal of Cognitive Neuroscience 35, no 10 (2023): 1617‑34, https://doi.org/10.1162/jocn_a_02035.




