Le paradoxe de l’effet rebond

Lundi 8 décembre 2025

tirelire encerclée par des ampoules électriques
François Chamaraux, docteur en sciences, enseignant en mathématiques et sciences

Isoler sa maison pour réduire sa facture énergétique de moitié : le calcul semble imparable. Pourtant, dans les faits, ces gains escomptés se volatilisent souvent. En cause : l'effet rebond, ce paradoxe qui transforme nos économies d'énergie en nouvelles occasions de consommer. Un phénomène méconnu qui mine pourtant les politiques environnementales.


« L’isolation efficace d’un bâtiment permet de diminuer de 50% la consommation. Lorsque toute la population sera isolée, on observera donc une diminution de la consommation d’énergie de 50% dans le secteur du chauffage domestique.  »
Ce raisonnement semble tenir du bon sens… Et pourtant, il est rarement vérifié dans la réalité. En effet, bien souvent, on observe le paradoxe suivant : l’amélioration de l’efficacité énergétique d’un procédé conduit non pas à diminuer, mais à augmenter la consommation globale d’énergie !

Cet étrange constat, nommé « effet rebond », s’applique à différents domaines : énergie, argent, temps, sécurité, matières premières… On l’observe à différents niveaux : au niveau individuel, mais aussi de l’entreprise, de collectivités locales, et enfin, à l’échelle globale.
Il nous semble intéressant d’évoquer cet effet qui reste peu connu, alors qu’il revêt une importance majeure dans des problématiques très cruciales, d’économie d’énergie notamment. 

Un effet pervers

Si on observe des effets rebonds dans de multiples domaines, c’est au domaine de l’énergie que nous nous intéresserons dans la suite, notamment en ce qui concerne chauffage, transports, éclairage, etc. 
Pour donner un aperçu de ce dont nous parlons ici, prenons par exemple la consommation en essence des voitures. De 10 litres d’essence aux 100 km des années 80, on est passé  à plutôt 5 L. On pourrait donc croire que ce gain permette de diviser par deux la consommation d’essence entre 1980 et aujourd’hui. Hélas, ici, l’effet rebond se manifeste sous la forme d’une tentation (ou d’un besoin) de rouler plus, réduisant les effets du gain d’efficacité. Les gains sont même exactement annulés si on roule deux fois plus.
On peut encore citer des effets rebonds lors de la construction de nouvelles routes pour absorber le trafic (incitation à rouler plus : nouveaux embouteillages !), l’éclairage (on achète plus de lampes efficaces, et on n’économise pas tant d’énergie que cela), l’efficacité des ordinateurs et des GSM (on utilise beaucoup plus le GSM si sa batterie est plus performante), etc.

Effet rebond global ou indirect, compensation de conscience

Nous avons jusqu’ici évoqué des effets rebonds simples, qui se manifestent pour le même objet technique : Alice croit économiser de l’essence avec une voiture plus économique, mais elle utilise ce gain pour rouler plus. On parle alors d’effet rebond local. 
Mais on peut imaginer des situations plus complexes, où l’économie d’énergie prévue sur un processus est réallouée ailleurs. Par exemple, Alice, ayant économisé de l’essence (et donc de l’argent) avec une voiture moins gourmande, réinvestit cet argent dans un processus énergivore, comme des vacances en avion annuelles, vacances qu’elle n’aurait pas osé se payer sans l’économie due à la voiture. D’un point de vue des émissions globales de CO2, ce voyage annule tout ou partie de l’économie réalisée grâce à l’achat de la voiture. L’effet rebond doit alors être analysé au niveau de toute une société ; on parle alors de « rebond global » ou indirect. 

Dans certains cas, l’effet rebond indirect peut provenir d’une sorte de raisonnement de « compensation de conscience ». Par exemple, considérons Bob, une personne ayant circulé à vélo, c inq ans sans voiture, et qui a par-là  économisé, disons, 1000 L d’essence (soit environ 2,5 tonnes de CO2 qui n’ont pas été émises). Bob, fatigué de pédaler, décide un jour d’acheter une voiture. Mais au lieu d’acheter un véhicule ordinaire, il estime qu’ «  après toutes ces années sans polluer, il peut bien se payer un SUV ». Il tient ainsi un raisonnement de « compensation de comportement vertueux » des cinq années précédentes. Le SUV ayant une consommation élevée, son utilisation compense tout ou partie, voire surcompense, les 2,5 tonnes de CO2 évitées  par les années de vélo. 

Quantifier l’effet rebond

En sciences, il est important de quantifier pour y voir plus clair. Comment quantifier un effet rebond ? Simplement en comparant l’économie espérée à l’économie réellement réalisée. Pour illustrer ceci, prenons l’exemple de Charles, qui habite un petit appartement chauffé à 18°C. Ce chauffage lui coûte annuellement 1000 euros, correspondant en gros à 10 000 kWh, soit 2 tonnes de CO2 émises  (on considère ici un chauffage au gaz)1. Encouragé par la politique incitative de sa région, Charles fait isoler son habitation. Il peut alors chauffer son appartement à 18°C pour seulement 750 euros. L’économie espérée est donc de 250 euros par an, soit 500 kg de CO2.
Mais Charles se dit qu’il pourrait profiter de son isolation pour monter, sans trop de surcoût, jusqu’à 19°C. La dépense annuelle est alors de 800 euros2. Dans ce cas, par rapport à la facture de 1000 euros, l’économie réalisée grâce à l’isolation est de 200 euros : 400 kg de CO2 économisés, au lieu des 500 kg prévus. L’économie réalisée est 20% plus faible que l’économie espérée ; on parle donc d’un rebond de 20%.
L’effet rebond pourra bien sûr devenir plus spectaculaire si Bob choisit de chauffer nettement plus son appartement. Dans ce cas, la facture sera de 900 euros, soit une  économie de seulement 100 euros au lieu des 250 escomptés. En termes de CO2, 200 kg d’économie au lieu de 500 kg, 60% de moins que prévu ! Et donc un effet rebond de 60%. Enfin, si Bob chauffe encore un peu plus, il atteint le rebond complet, de 100%. Il paie alors une facture de 1000 euros, comme auparavant : aucune diminution d’émission de CO2 n’a été réalisée, puisque la surconsommation de chauffage a exactement compensé l’économie prévue par l’isolation. En somme, dans ce cas, le gain d’efficacité a été entièrement transformé en gain de confort, sans réaliser d’économie.

Le super rebond : paradoxe de Jevons

Portrait de William Stanley Jevons
Portrait de William Stanley Jevons.
© A. Brothers - Jevons Family Papers, University of Manchester Libraries. Item ID: JRL1006384dc, Domaine public.

Un effet rebond peut-il dépasser 100% ? Oui, bien sûr ! On parle alors de « paradoxe de Jevons3 ». Ceci peut arriver si Charles chauffe encore plus son appartement, avec une facture de 1100 euros, plus élevée qu’avant l’isolation ! Mais il serait plus réaliste d’évoquer l’effet rebond indirect : par exemple, Charles reste à 18°C e t profite donc de l’isolation pour épargner 250 euros, et ainsi éviter l’émission de 500 kg de CO2. Mais que fait-il avec ces 250 euros économisés ? Il ajoute 250 euros de sa tirelire  et, comme Alice, avec un raisonnement de type « compensation morale », se paie un voyage en avion à 500 euros, voyage qu’il ne se serait jamais offert sans… la politique d’incitation à l’économie d’énergie. L’effet rebond s’élève alors à 200% en termes d’argent. En termes de bilan carbone, l’effet peut même être supérieur : en effet, 500 euros d’avion peuvent dégager plus de CO2 que 500 euros de chauffage4. L’intention initiale des pouvoirs publics (réduire l’émission de gaz à effet de serre) a mené à la conséquence opposée !

Dans l’économie réelle

Après ces exemples un peu caricaturaux et théoriques, comment quantifier les effets rebonds dans la société ? S’il est relativement facile d’estimer l’ampleur du rebond dans des cas individuels schématiques, le calcul devient difficile dans l’économie réelle et globale, où de multiples phénomènes sont enchevêtrés. Il est par exemple très compliqué de savoir, à l’échelle d’une société, dans quelle mesure des économies de chauffage ont vraiment décidé des personnes à s’acheter une nouvelle voiture ou des billets d’avion. Et une nouvelle voiture peut conduire à changer de travail, déménager, ce qui peut contribuer à réduire la marche à pied et entraîner à long terme des dépenses de santé, etc. Des chercheurs ont cependant montré que divers domaines sont affectés par des effets rebonds estimés à 50%5. Ce nombre signifie donc que chaque mesure supposée économiser de l’énergie (ou une matière première, etc.) ne fait économiser que la moitié de ce qui était prévu. Quant à l’exemple de l’effet rebond sur le chauffage et l’isolation, il a bel et bien été constaté, signant un échec partiel des politiques d’isolation visant à des réductions d’émission de gaz à  effet de serre6.

Pourquoi l’effet rebond ? 

Aux origines de ce phénomène, comme souvent en économie, l’explication réside dans la psychologie humaine. En effet, le calcul naïf suivant lequel « un procédé 50 % plus efficace permettra une économie d’énergie de 50 % » (ou d’argent, ou temps) présuppose que les humains continuent de vivre avec les mêmes besoins après l’essor de ce procédé, ce qui n’est pas réaliste quand on connaît un peu Homo sapiens ! Dans le cas du bâtiment nouvellement isolé, présupposer que les habitants vont garder les mêmes besoins et la même envie de vivre à 18°C  c’est, d’une certaine façon, les prendre pour des lézards dans un terrarium. Or, au contraire des lézards, les humains ont un pouvoir de décision sur leurs conditions de vie, et s’aperçoivent bien vite que le nouveau procédé permet certes d’économiser des ressources, mais aussi d’obtenir plus de confort. Et la tentation est forte ! Difficile de résister à une température de 20°C lorsqu’on bénéficie d’une nouvelle isolation. De même, depuis la mise en service des TGV, difficile de résister à une invitation à un mariage à 800 km, aller samedi matin et retour dimanche soir, impensable il y a 50 ans. Difficile enfin, après l’achat d’une voiture moins gourmande en essence, de résister à la tentation de l’utiliser pour de nombreux petits trajets qu’on faisait auparavant à pied.

Logique individuelle contre logique collective

En somme, schématiquement, l’effet rebond se manifeste lorsque la tentation du « obtenir plus avec autant » est plus forte que le « obtenir autant avec moins ». 
Cependant, on pourrait rétorquer qu’il est parfaitement légitime d’utiliser un progrès technique pour obtenir « plus avec autant », par exemple pour augmenter le confort, la sécurité alimentaire, ou la distance des voyages, plutôt que pour rester dans le « autant avec moins ». Après tout, l’humain n’a pas domestiqué le cheval dans une logique de « autant avec moins » (pouvoir aller en deux heures là où on allait en une journée), mais plutôt de « plus avec autant » (aller beaucoup plus loin en une journée) ! Nous n’avons pas non plus mis au point les éclairages électriques pour nous éclairer autant qu’à la chandelle pour moins cher, mais bien sûr pour nous éclairer plus qu’à la chandelle ! Sans le « obtenir plus avec autant », notre espèce aurait été évidemment beaucoup plus frileuse d’un point de vue technique.

Tout ceci est vrai. Mais l’effet rebond devient une notion pertinente lorsqu’on analyse l’utilisation que l’humain fait des progrès techniques et des décisions politiques expressément pensées  pour économiser dans un contexte général de crise énergétique, et à la lumière d’une tension entre le niveau individuel et le niveau collectif. Pour illustrer ceci, observons ce qui se passe avec l’exemple de Charles. Au niveau individuel, celui-ci a bien sûr parfaitement le droit de considérer que son isolation peut lui servir à vivre plus confortablement et à voyager en avion, plutôt qu’à économiser de l’argent en poursuivant une vie à 18°C. Après tout, il fait ce qu’il veut du gain d’efficacité. Mais avec des millions de Charles, le calcul naïf de la politique publique visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre en encourageant l’isolation se révèle caduc. Et l’incitation à moins consommer, dans un but global de lutter contre le changement climatique, n’a pas fonctionné. Ainsi, la logique individuelle (économie bien réelle au niveau de l’appartement de Charles) se heurte à la logique collective (surconsommation globale), selon le mécanisme décrit par les économistes Khazzoom et Brookes7, qui ont formulé une version moderne de l’effet rebond : « Les  améliorations de l'efficacité énergétique qui, au sens le plus large, sont justifiées au niveau microéconomique, conduisent à de plus hauts niveaux de consommation d'énergie au niveau macroéconomique. » 

Rebond et débond

L’effet rebond ne ressemble pas à une bonne nouvelle, spécialement dans le domaine de l’énergie, où la réduction de la consommation devient un enjeu global majeur. Comment tenter de l’éviter ?

D’abord, il nous semble que le simple fait de connaître le phénomène constitue un bon début. Savoir que le rebond risque fort de se manifester, tapi derrière la plupart des raisonnements  simplistes d’économie d’énergie ou de temps, nous permet déjà de ne pas prendre pour argent comptant ces raisonnements, et permet de « le voir venir ». Tel procédé permet d’économiser ? Réfléchissons à la façon dont nous allons allouer la ressource épargnée. Que fais-je du temps gagné par un transport plus rapide ? Que fais-je de l’argent économisé grâce à des prix plus bas ? Que fais-je d’un appareil moins gourmand, d’un chauffage plus efficace, d’une voiture moins polluante ? 

L’économiste François Schneider8 nous propose de réfléchir à un cercle vertueux qu’il nomme « effet débond ». L’idée est d’abord d’utiliser un progrès en efficacité en termes de « autant avec moins », pour ne pas entrer dans la spirale du rebond. Mais ensuite, il mentionne qu’un cercle vertueux peut se mettre en place. Par exemple, que faire avec l’argent épargné grâce à une voiture plus économique ? Plutôt que de l’utiliser à faire plus de kilomètres, ou en dépenses énergivores de type « compensation morale », on peut réfléchir à réinvestir cet argent de nouveau dans un autre procédé plus économique, par exemple dans une réduction du temps de travail, ce qui peut amener à de nouvelles réductions de dépenses énergétiques. Simple sur le papier… mais difficile en pratique : car cela revient, bien sûr, à interroger tout notre rapport à la consommation. 

Au-delà des choix individuels, l'effet rebond interroge aussi la pertinence de politiques publiques fondées uniquement sur l'efficacité énergétique, sans régulation de la consommation. C'est là tout l'enjeu du débat actuel sur la transition écologique.

  • 1Nous ne tenons pas compte de l’inflation dans les calculs qui suivent.
  • 2On considère qu’un degré de plus se traduit par une augmentation de la facture d’environ 7%, donc de 750 à 800 euros dans notre exemple.
  • 3Du nom de l’économiste qui a décrit l’effet rebond dans le domaine du charbon, au 19è siècle.
  • 4Un voyage transatlantique en avion dégage 1000 à 2000 kg de CO2 par passager, soit l’équivalent de 500 à 1000 euros de chauffage.
  • 5BROCKWAY P.E, SORRELL S, SEMIENIUK G, KUPERUS HEUN M, COURT V,
    Energy efficiency and economy-wide rebound effects: A review of the evidence and its implications,
    Renewable and Sustainable Energy Reviews, Volume 141, 2021, 110781, ISSN 1364-0321
  • 6https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/10/04/en-allemagne-les-renovations-energetiques-des-batiments-n-ont-pas-fait-baisser-la-consommation_6054715_3234.html
  • 7https://fr.wikipedia.org/wiki/Postulat_de_Khazzoom-Brookes
  • 8https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_rebond_(%C3%A9conomie)
Couverture de la revue Eduquer n°197

déc 2025

éduquer

197

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