Pour son 200e numéro, Éduquer revient sur le parcours de Patrick Hullebroeck, directeur honoraire de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente à partir de ce 1er mai après en avoir assuré la direction principale pendant plus de trente ans. Entretien avec un militant pour qui l’éducation, c’est la vie.
Au milieu des années 1980, Patrick Hullebroeck choisit le service civil plutôt que les armes. Objecteur de conscience, il cherche un organisme qui s’occupe d’enseignement, de culture et d’éducation permanente. Il trouve la Ligue de l’Enseignement. Il ne la quittera plus. Il y est engagé en 1987 comme animateur permanent en éducation permanente et devient directeur de l’association en 1992.
Philosophe de formation et diplômé complémentairement en histoire des religions et de la laïcité à l’ULB, il va porter et incarner pendant trois décennies un combat constant : celui d’une école publique, égalitaire et laïque, affranchie de toute tutelle religieuse. Il aura fait du combat politique que mène la Ligue un engagement qui dépasse les clivages partisans tout en restant fidèle à l’esprit des Lumières.
Face à un système scolaire qui reste profondément marqué par le clivage historique entre enseignement confessionnel et officiel neutre, il perpétue la tradition qui fait de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente la vigie de l’école publique. Mais il redonne aussi toute sa place à l’éducation populaire dont la Ligue est historiquement en Belgique l’une des inspiratrices, en développant les activités de la Ligue dans le domaine de l’éducation permanente et des politiques d’intégration.
Le passage de Patrick Hullebroeck marquera durablement l’institution. En tant que formateur, il a animé de multiples formations sur les techniques d’animation, la conception et la gestion de projets socioculturels, l’organisation du travail et la gestion du temps, la formation des formatrices et formateurs d’adultes ou des animatrices et animateurs socioculturel·les. Mais, dans ce domaine, c’est peut-être davantage encore en tant que programmateur qu’il aura apporté sa contribution personnelle au développement de la Ligue.
Éduquer : Comment êtes-vous arrivé à la Ligue ?
Patrick Hullebroeck : Durant mes humanités, j’étais un élève très actif dans la vie de l’école en participant à l’animation du Conseil des élèves (les représentants des enseignants, des parents et des élèves étaient associés à la gestion de l’athénée), du ciné-club, du journal de l’établissement, des activités parascolaires, etc. C’est à cette époque également que j’ai participé à des stages et des formations organisés par des organismes comme la Confédération parascolaire ou les CEMÉA.
Éduquer : Et après vos études, comment s’est fait le choix du service civil ?
P.H. : Après mes études universitaires, j’ai décidé de faire un service civil plutôt qu’un service militaire et j’ai cherché un organisme qui s’occupait d’enseignement, de culture et d’éducation permanente. C’est par ce biais que je suis entré en contact avec la Ligue. Durant mon service, j’ai travaillé le Centre documentation pédagogique, destiné aux enseignants, en particulier des cours de morale laïque, que cogérait à l’époque la Ligue avec d’autres associations laïques.
Éduquer : Quelle est l'influence centrale qui a forgé votre approche de l’enseignement ?
P.H. : J’ai eu la chance durant mes études, dans l’enseignement primaire comme dans l’enseignement secondaire, d’être en contact avec des enseignantes et des enseignants enthousiastes et compétents dont l’activité s’inspirait des pédagogies actives. Je dois à ces personnes d’avoir été heureux d’apprendre et d’avoir trouvé à l’école un milieu dans lequel m’épanouir et être en contact avec des jeunes de toutes origines.
Éduquer : Ces pédagogies actives vous ont-elles donné une conviction particulière sur ce que devrait être l’école ?
P.H. : Par leur manière d’envisager la relation éducative, ces enseignants m’ont permis très rapidement, par contraste avec des approches plus traditionnelles, de me positionner sur les enjeux d’une éducation démocratique, d’inspiration égalitaire et progressiste. Mes engagements éducatifs reposent de ce fait sur mes propres expériences vécues plutôt que sur des lectures pédagogiques, lesquelles sont intervenues dans mon parcours beaucoup plus tard.
Éduquer : À vos débuts à la Ligue, qui venait aux formations ? Comment ce public a-t-il évolué ?
P.H. : À mon arrivée à la Ligue, les activités de formation étaient devenues inexistantes. Un groupe de travail s’était réuni pour redéfinir le projet de la Ligue dans le domaine de l’éducation permanente et les propositions de cette commission ont été présentées et entérinées lors de l’assemblée générale de 1987, tenue à Liège, qui a précédé mon engagement.
Éduquer : Quels objectifs cette commission avait-elle fixé à la Ligue ?
P.H. : La commission avait proposé trois objectifs : que la Ligue devienne l’institut de formation du monde laïque ; qu’elle soit le lieu où s’élabore un projet d’éducation permanente ; qu’elle soit un lieu de débat sur l’éducation permanente.
Éduquer : Ces trois objectifs ont-ils tous été atteints ?
P.H. : Les deux premiers objectifs ont été réalisés à travers le développement des programmes de formation et d’une véritable culture professionnelle de l’éducation permanente au sein de la Ligue. Le troisième objectif s’est davantage concrétisé à travers d’autres instances de débat comme le CSEP ou la FESEFA qui ne sont pas spécifiques à la laïcité mais qui ont institué des lieux de débat sur l’éducation permanente.
Éduquer : Est-ce que les outils de l’éducation permanente vous paraissent à la hauteur des défis d’aujourd’hui ?
P.H. : Le caractère permanent de l’éducation et la nécessité de se former tout au long de la vie sont devenus des truismes. Mais « l’éducation permanente », au sens où l’expression est utilisée en Fédération Wallonie-Bruxelles, renvoie à des significations qui ne se limitent pas à la dimension formative de l’apprentissage.
« L’éducation permanente connecte l’éducation à des enjeux d’émancipation individuelle et collective, de changement de la société, et comprend une dimension critique. » Patrick Hullebroeck
Éduquer : Qu’est-ce qui distingue cette conception de l’éducation permanente d’une simple formation continue ?
P.H. : Elle connecte l’éducation à des enjeux d’émancipation individuelle et collective, de changement de la société, et comprend une dimension critique que le décret relatif à l’éducation permanente inclut et qu’il faudra veiller à préserver lors des révisions ultérieures des textes légaux. La notion connecte l’éducation à la connaissance et à l’exercice des droits, ce qui l’éloigne des conceptions de l’éducation dont la vocation est de transmettre des valeurs traditionnelles, des dogmes, une idéologie ou de communiquer un bagage technique et des savoirs.
Éduquer : Et concernant l’enseignement que vous suivez de près, si vous deviez mettre une réforme au-dessus des autres, ça serait laquelle ?
P.H. : Il est des idées anciennes qui sont toujours neuves ou innovantes, et d’autres, qui, bien que récentes, sont dépassées par la rapidité des évolutions. La réforme la plus importante est selon moi l’adoption du décret « Missions » qui définit légalement des objectifs généraux communs pour tout l’enseignement obligatoire, quels que soient les réseaux et les caractères des établissements scolaires, tout en introduisant un facteur de diversité, respectant la personnalité propre des équipes et la situation particulière des institutions, à travers le projet d’établissement.
Éduquer : En trente ans, est-ce que le regard de la société sur les enseignants a changé ?
P.H. : J’ai suivi l’enseignement maternel et primaire dans les années 60 et l’enseignement secondaire dans les années 70. Mon enfance s’est passée à une époque où se mettait en place progressivement la société de consommation et mon adolescence, à une période dite post 68, très politisée, qui la remettait en question. Cette décennie fut aussi marquée par la chute des dernières dictatures fascistes résultant de l’entre-deux-guerres en Espagne, au Portugal et en Grèce et l’arrivée de nouvelles dictatures d’extrême-droite, en Amérique latine notamment. Elle acheva également la longue phase des luttes pour la décolonisation, commencée après la seconde guerre mondiale, dans le contexte de la Guerre froide. C’est dire que l’époque était autre, et conséquemment, le regard sur l’école, qui cristallisait ou faisait écho, à d’autres préoccupations ou enjeux.
Éduquer : Et aujourd’hui, dans ce contexte très différent ?
P.H. : Depuis cette époque révolue que j’évoquais, il y a eu de très profond changement. Pour ne citer que quelques exemples emblématiques resituant les quarante dernières années, pensons à la disparition du bloc soviétique, à la montée de l’islamisme politique, au développement de la culture digitale, qu’il s’agisse de la bureautique, des super calculateurs, de l’Internet, de l’IA ou de la robotique, au dérèglement climatique et au brutalisme en politique.
Tous ces évènements se traduisent par une transformation profonde des mentalités et des préoccupations. Cependant, c’est peut-être moins le regard de la société sur l’école qui a changé que la perception que les enseignants ont d’eux-mêmes. Ils me semblent aujourd’hui moins heureux, moins satisfaits d’eux-mêmes, moins « ancrés » dans leur métier.
Éduquer : Quelle est la décision dont vous êtes le plus fier dans votre parcours à la Ligue ?
P.H. : Dans une société en évolution rapide, l’important n’est pas de prendre une décision qui aurait la vertu d’être « décisive » mais l’importance accordée aux multiples petites décisions prises jour après jour et qui, peu à peu, façonnent une institution, son combat et ses réalisations, en développant une véritable culture institutionnelle, c’est-à-dire une histoire, des valeurs, un vocabulaire, une pensée, propres à un groupe humain. Ce dont je suis le plus fier, d’un point de vue personnel, c’est d’avoir établi la fonction de direction à la Ligue et que celle-ci soit désormais pérenne.
Éduquer : Un message pour les enseignants et les militants qui continuent à se battre pour une école plus juste ?
P.H. : Restez vivants ! L’éducation, c’est la vie. Il n’est pas d’être vivant qui n’apprenne, autrement dit, vivre, c’est apprendre à vivre. Soyez des enseignantes et des enseignants pour la vie.




