Réforme de l'orientation : guider ou trier ?

Jeudi 22 janvier 2026

Jeune femme perdue dans un labyrinthe
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

La Belgique a un des systèmes scolaires les moins égalitaires d'Europe. L'orientation y rime souvent avec relégation. Pour aplanir ces inégalités, un plan avait été imaginé il y a plus de dix ans. Aujourd'hui, le gouvernement MR-Les Engagés prévoit d'introduire dès la troisième secondaire huit heures hebdomadaires d'orientation, organisées sous forme d'options certifiantes. En séparant les élèves dès 14 ans, ne risque-t-on pas de réintroduire précisément le tri social qu'on voulait combattre ?

À 15 ans, Marc Romainville voulait être pompier. Aujourd'hui docteur en sciences de l'éducation et uns des pères du tronc commun, il raconte cette anecdote avec ironie. « Je l'avais glissé un jour en plaisantant à la ministre de l'Éducation », confie-t-il. « C'est aussi absurde que de penser qu'un enfant de 5e primaire sait déjà qu'il sera boulanger », lance-t-il en écho à une déclaration de la ministre.

L'enjeu dépasse la boutade. Le gouvernement MR-Les Engagés vient de valider en première lecture un avant-projet de décret portant sur la première année secondaire. Il prévoit notamment d’accorder plus de place à l’orientation des élèves. Ce projet fait grincer des dents ceux qui ont porté le tronc commun, censé justement retarder les choix d'orientation pour lutter contre les inégalités scolaires.

Est-ce que les activités d'accompagnement prévues dans le Pacte pour un Enseignement d'excellence se sont dévoyées en options orientantes ? Comment éviter que ces choix précoces ne reproduisent le système de relégation qui envoie massivement les élèves en difficulté vers le qualifiant ?

Huit périodes d'orientation par semaine en troisième

Le texte n'est pas définitif et pourra encore être modifié lors de la concertation, par l'avis du Conseil d'État ou durant le débat parlementaire. Mais en voici la substance. Dès la première secondaire, deux journées de découvertes seraient organisées pendant les jours blancs. Les élèves y exploreraient des entreprises, ateliers ou institutions publiques. En deuxième, 32 périodes d'activités orientantes s'ajouteraient au programme annuel, soit huit demi-journées consacrées à des stages courts, visites ou conférences.

C'est en troisième secondaire que s'opère le tournant : « l'orientation devient le cœur de la formation ». Huit périodes hebdomadaires lui seraient consacrées. Les élèves choisiraient deux domaines de quatre périodes parmi trois voies possibles : transition, qualifiante, ou polyvalente (mixant les deux). Chaque établissement devrait garantir l'accès à au moins deux de ces voies. Ces choix, certifiants, ne détermineront pas formellement l'accès aux filières de quatrième secondaire, mais les compétences acquises seraient « valorisées » si l'élève poursuit son cursus dans le même domaine.

Cette année serait clôturée par la défense orale du « projet d'orientation », sur base du « carnet d'orientation », des productions et de expériences. Une façon de « donner du sens à la suite du cursus, tout en responsabilisant les jeunes dans leurs choix », selon une note de travail.

« Ce n'est pas de l'orientation, c'est du tri »

Le choix d'options en troisième et leur « valorisation » en quatrième inquiètent la plupart des intervenant·es sollicité·es. Ils et elles y voient un retour au système d'options. Un contre-pied au tronc commun, ce parcours unique jusqu'en troisième secondaire censé réduire les inégalités scolaires. Le risque d'isoler les élèves et de renforcer le cloisonnement qu'il cherchait à déconstruire.

Pour Marc Romainville, la confusion est totale. « Introduire un système d'options en troisième, ce n'est pas de l'orientation, c'est du tri et de la sélection », tranche-t-il. « Ce que Madame Glatigny a fait n'a pas grand-chose à voir avec l'orientation. C'est la réintroduction d'options. Et pire encore : c'est l'attribution d'une voie unique aux élèves selon les options qu'ils choisissent. »

Le député socialiste Martin Casier partage cette critique : « Dans la logique du tronc commun, les activités orientantes existaient déjà. La différence fondamentale, c'est que l'ensemble des élèves avait les mêmes cours. Ces activités n'étaient pas vécues dans un espace de ségrégation par choix d'options, mais bien dans un espace commun. »

Avec la réforme, cette mixité risque de disparaitre. « Les activités orientantes vont être organisées sous forme d'options, donc littéralement sous forme de choix qui séparent les élèves », déplore le vice-président du PS bruxellois. Un retour aux filières séparées qui en Belgique francophone a toujours fonctionné comme un mécanisme de relégation sociale.

ULB - Campus du Solbosch
© Lara Herbinia - ULB - Campus du Solbosch

L'approche québécoise dévoyée

C'est sur ce point précis que le gouvernement opère une rupture idéologique. L'orientation, à l'instar de la créativité ou de l'esprit critique, était au cœur des disciplines transversales de la première mouture du Pacte. Inspirée par « l'approche orientante » développée au Québec depuis les années 1980, celle-ci visait à intégrer l'orientation dans l'ensemble des disciplines scolaires, sans séparer les élèves. Jean-François Perron, chercheur à l'Université Laval (Québec) a contribué à développer cette approche. Il prend la métaphore d'un sachet de thé qui s'infuserait dans tous les cours : « L'objectif est double : donner plus de sens aux apprentissages et aider les jeunes à construire progressivement leur parcours scolaire et professionnel. »

Frédéric Nils, professeur à l'UCLouvain et spécialiste de l'orientation scolaire, contextualise l'approche orientante : « L'idée, c'est d'utiliser la matière que l'on doit enseigner pour améliorer les connaissances que les jeunes ont à l'égard des différents métiers. » Il prend l’exemple des mathématiques Un professeur travaille sur les volumes et fait calculer à ses élèves celui d'un parallélépipède. Après avoir jonglé avec les mesures, il peut les amener à analyser les formes des pièces de l'école, puis leur faire réaliser que connaître le volume d'une pièce permet de déterminer la puissance nécessaire des radiateurs pour la chauffer. L'occasion est alors toute trouvée pour parler du métier de chauffagiste, qui utilise précisément ces calculs au quotidien. « De cette manière, l'enseignant ne se contente pas de transmettre sa matière : il tisse des liens concrets entre les concepts mathématiques et les professions qui s'en servent réellement. »

Dans cette logique, tous les élèves suivent les mêmes cours et découvrent ensemble différents univers professionnels, sans être orientés vers une filière particulière. « L'idée est de permettre aux jeunes de faire un choix vers des filières d'étude en étant plus matures : plus matures parce que plus âgés, mais aussi parce que mieux informés », développe le chercheur, qui a participé aux premiers travaux du tronc commun il y a plus de dix ans. « On ne peut pas choisir ce que l'on ne connaît pas », résume-t-il.

La réforme Glatigny s'éloigne de cette philosophie, dénoncent ses critiques. En créant des options dès la troisième secondaire, elle transforme les activités orientantes en mécanisme de séparation précoce. Pour Marc Romainville, c'est une trahison de l'esprit québécois : « Ce que Madame Glatigny a fait n'a pas grand-chose à voir avec l'orientation. C'est la réintroduction d'options. Et pire encore : c'est l'attribution d'une voie unique aux élèves selon les options qu'ils choisissent. »

Orientation ou relégation ?

Interrogé sur l'orientation scolaire en Belgique francophone, le Canadien Jean-François Perron ne mâche pas ses mots : « La faible perméabilité des filières et la précocité des choix sont extrêmement risquées. Au regard de ce que l'on sait du développement cognitif des jeunes de 14-15 ans, demander des choix aussi structurants est problématique. »

Des choix qui, en plus d'être précoces, n'en sont pas toujours. « Le grand drame dans les écoles, c'est que c'est de l'orientation par résultat », rapporte le service Orientation d'Infor Jeunes Bruxelles. La mécanique est grinçante : en Fédération Wallonie-Bruxelles, c'est majoritairement le conseil de classe qui oriente. Sur base des résultats de l'élève, il émet un avis : admission sans restriction, admission avec restrictions, ou redoublement. Général, transition ou qualifiant.

Un fonctionnement qui trouble la distinction entre orientation et sélection scolaire. Et qui fait dire à certains que « le général exporte ses échecs, le qualifiant les importe ». Ce modèle place la Fédération Wallonie-Bruxelles en tête du podium des inégalités scolaires européennes. Sur les 11 000 jeunes qui quittent chaque année le secondaire sans diplôme, 80 % viennent du qualifiant.

C'est précisément pour briser ce système de relégation que le tronc commun avait été instauré en 2017 : retarder les choix structurants pour donner à tous les mêmes bases. « Plus l'école impose ce choix tôt, plus les élèves issus de milieux défavorisés sont pénalisés », rappelle-t-on dans les rangs de l'opposition.

Une application inégale selon les écoles

Dans la nouvelle réforme, chaque établissement doit garantir l'accès à au moins deux des trois voies, mais toutes ne sont pas obligées d'organiser tous les modules. « On voit bien qu'une école initialement qualifiante va offrir des options liées au qualifiant », observe Marc Romainville. Si un élève souhaite suivre un domaine non proposé par son école, il peut proposer lui-même un partenariat avec un autre établissement. En cas de refus, le chef d'établissement doit motiver sa décision. « C'est donc à un élève de 15 ans de proposer un partenariat à son école ? On croit rêver », s'insurge le professeur ordinaire émérite de l'Université de Namur.

Au-delà de ces inégalités structurelles, la réforme mise lourdement sur des enseignants largement non préparés. « Quand je parlais d'orientation à mes étudiants en agrégation, ils étaient plutôt sceptiques », se souvient Marc Romainville. « Ils se vivent de plus en plus comme des spécialistes de discipline. L'accompagnement à l'orientation, pour eux, c'est le job des parents ou des Centres psycho-médico-sociaux. »

Or, la plupart n'ont pas les connaissances nécessaires pour ce nouveau rôle. Des formations sont certes prévues via l'Institut Inter-Réseaux de Formation Continue, mais la rentrée 2026 approche à grands pas. Frédéric Nils, qui a développé un certificat pour former les enseignant·es à l'orientation, souligne la complexité de ce type d'accompagnement : « Il n'y a pas que ce qui se passe en classe. Il y a également toute une coordination à imaginer avec la direction, les parents et des partenaires extérieurs. » Un défi de taille pour un corps enseignant qui n'a jamais été formé à cette mission.

Vers une rupture du Pacte ?

Au-delà des critiques pédagogiques, c'est tout l'équilibre politique du Pacte qui vacille. Pour Bénédicte Linard, présidente du groupe Ecolo, la ligne rouge est franchie : « Le tronc commun est considéré comme un des meilleurs outils pour lutter contre les inégalités scolaires. Dès que les activités orientantes deviennent des options qui séparent les élèves et produisent des choix irréversibles, il y a un problème. »

Martin Casier pointe une évolution politique significative : « Les Engagés étaient jusqu'à présent complètement alignés avec le PS sur cette question, puisque c'était l'héritage du Pacte. C'est cette digue-là qui cède. » Le député rappelle que lors de la précédente législature, le MR s'opposait déjà à la logique progressive du tronc commun en plaidant pour le limiter à la troisième secondaire.

Cette tension révèle un vieux clivage pédagogique. D'un côté, le modèle « adéquationniste » mise sur une spécialisation précoce pour adapter rapidement les élèves aux besoins du marché. De l'autre, le modèle « universaliste » privilégie une formation commune prolongée, gardant toutes les portes ouvertes et les parcours réversibles. L'ironie, rappelle Marc Romainville, est que le tronc commun et son approche de l'orientation visaient précisément à dépasser ce clivage.

Reste maintenant à voir si la concertation, l'avis du Conseil d'État et le débat parlementaire permettront d'infléchir le texte. Pour l'opposition, la réforme risque de transformer en contrainte ce qui devait rester une exploration. La rentrée 2026 approche, et avec elle, un tournant potentiellement décisif : l'école belge francophone saura-t-elle enfin conjuguer orientation et égalité des chances ?

En première secondaire : fin des options, renforcement des bases communes

Les quatre heures d'options actuelles (latin, sciences éco, maths renforcées, sport, théâtre, pratique professionnelle...) disparaissent. À la place : 6 heures de français/langues anciennes (au lieu de 5), 5 heures de maths (au lieu de 4), 4 heures de langue moderne, 4 heures de formation historique-géographique-économique-sociale, 3 heures de sciences, 2 heures d'éducation culturelle et artistique (au lieu d'une).

Jeune perdu dans une bibliothèque

Plus de numérique en première secondaire

Sur les 3 périodes de FMTTN (formation manuelle, technique, technologique et numérique), deux devront être entièrement consacrées au digital, incluant l'intelligence artificielle.

jeune femme devant un ordinateur
Personne volant dans le ciel

fév 2026

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