Au salon de l'orientation, dans les allées du choix

Jeudi 22 janvier 2026

Jeune réfléchissant à son avenir
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Chaque année, des milliers d'élèves arpentent les salons d'orientation à la recherche d'un avenir épanouissant. Un jeu de piste où la multiplication des possibles peut désorienter. Entre témoignages d'élèves, paroles de conseillers et éclairages sociologiques, une question guide la traversée : l'orientation est-elle vraiment un choix libre ou le résultat de contraintes sociales intériorisées ?

« Est-ce qu'on peut marcher sur la grue ? » Un groupe de jeunes filles se passe un casque de réalité virtuelle. Les rires fusent. « Certains sont là juste pour la VR », soupire la tenancière, emmitouflée dans une chasuble étiquetée « Nous construisons demain ». À côté, un adolescent se fige. Casque vissé sur les tempes. Devant ses yeux défile une vidéo en 360° d'un chantier. L'immersion est totale, on sent presque le vent. Au-dessus du vide virtuel, une vocation prend racine.

L'orientation version XXIe siècle passe donc aussi par la simulation. Pourtant derrière les écrans, l'angoisse reste bien réelle. Pour nous guider dans ce salon, nous avons rencontré Erwan Lehoux. Doctorant de l’Université Paris 8, il consacre sa thèse aux politiques d'orientation et à leurs effets sur les élèves. Selon ses recherches, ces outils immersifs ne résolvent pas le problème de fond. Plus globalement, le sociologue pointe un paradoxe : on répète aux élèves qu'ils ont le choix, qu'il faut choisir, sans leur donner pleinement les moyens d'y répondre. Une injonction qui renforce les angoisses plus qu'elle ne les apaise. « Pour certains, le projet ressemble à un itinéraire Google Maps avec chaque étape définie. » Pour d’autres, il consiste à serpenter dans les mirages de « l’infinie quête de soi » : « Il s’agirait de découvrir ce qui correspond vraiment à l’élève. » Un cheminement illuminé par la recherche de ses « motivations profondes » ou la connaissance de sa « personnalité vraie ».

« J'ai toujours cette peur de faire le mauvais choix »

Claire, 18 ans, élève de sixième secondaire, déambule entre les stands. « Je suis ici pour trouver mon futur métier », dit-elle, dépliants à la main. « Quelque chose qui me corresponde vraiment, qui me parle ». Avant d’ajouter, avec une pointe d’hésitation : « Je pense faire kiné. C'est un métier humain. Être au contact des gens, pouvoir les aider. »

À sa droite, son amie Laura hoche la tête. Elle se projette dans l'immobilier. Entre les intérêts économiques, ses aptitudes personnelles, les débouchés et l'image du métier, la future vendeuse de maisons pèse chaque argument : « C'est un peu un mélange de tout. J'aimerais faire quelque chose qui me plaît, évidemment. Mais aussi avoir un revenu stable. Et ces deux idées ne vont pas toujours ensemble. Alors on fait des compromis. » Une pause. « En fait, on a toujours peur de ne pas savoir si finalement on va aimer ce qu'on a choisi. Si on a fait le bon ou le mauvais choix. Il y a tellement de choix. »

Cette angoisse du choix, Erwan Lehoux l'a observée auprès de la trentaine d'élèves qu'il a suivis pendant trois ans. Pourtant, elle n'a pas toujours hanté l'orientation. Le sociologue situe la rupture dans les années 1970-1980. L'école du tri, celle où les trajectoires s'imposaient d'en haut, s'efface alors au profit d'un nouveau régime : celui de l'individu et de son projet.

C'est l'époque où émergent de nouveaux acteurs : associations, entreprises privées, coaches. Ils portent une critique : l'école serait trop rigide, trop disciplinaire. Elle ignorerait la singularité de chaque élève. À la place, ils valorisent la motivation personnelle, l'épanouissement, la découverte de soi. Des logiques venues du monde de l'entreprise qui font leur entrée dans les salles de classe. « Ces acteurs contribuent à construire un nouveau sens commun en matière d'orientation, analyse Erwan Lehoux. L'élève devient un acteur réfléchi, rationnel et calculateur de sa scolarité, pensée comme un investissement en capital humain. »

Ce qui relevait autrefois d'une orientation imposée devient un projet intime, une quête de soi. Mais le déterminisme social, lui, n'a pas disparu. Il s'est juste déplacé. « On laisse l'élève choisir, mais on fabrique le choix », résume le chercheur. Les élèves intériorisent les contraintes qui les déterminent pour les transformer en choix personnels.

Entre incertitudes et uniformes

Au milieu du salon, ces angoisses se heurtent à des réalités bien concrètes. Universités, hautes écoles, formations professionnelles, plus de 96 stands sont présents pour accueillir les 17 000 visiteurs et visiteuses. « Trois mois de préparation pour deux jours de salon », glisse Joséphine Mondry, conseillère et animatrice sociale pour ce salon. Depuis huit années, Joséphine a trouvé sa voie dans l’orientation. Et elle a vu les inquiétudes monter. Les préoccupations ont profondément évolué : le Covid d'abord, puis le chômage, les guerres. « On sent une vraie incertitude chez eux », observe-t-elle. À cela s'ajoute une nouveauté technologique : comment trouver la bonne information dans un flux continu, alors que l'intelligence artificielle vient encore bouleverser les repères ?

Pendant que Joséphine Mondry dépeint avec nuance cette génération en devenir, un militaire traverse la salle. Un groupe d’adolescents le suit jusqu’au stand de la Défense, où la file s'allonge. Parmi les hommes en kaki, une femme. La lieutenante Lola, directrice du centre de recrutement de la Défense à Bruxelles, affiche un sourire satisfait : « Il y a vraiment beaucoup de monde. »

Le succès du stand ne doit rien au hasard. Lola le reconnaît avec une pointe de malice : « On reçoit aussi beaucoup de questions concernant la lettre. » Un courrier envoyé aux 150 000 jeunes Belges de 17 ans, les informant de la possibilité de s'engager pour une année de service militaire volontaire.

Le minerval s'invite au salon

En-deçà des choix de carrière, l'accessibilité même des études préoccupe. Au surlendemain de trois jours de grève dans les campus, l'augmentation du minerval plane sur le salon. Pull orange électrique et cheveux ondulés, une étudiante questionne les permanents du stand FGTB sur l'engagement syndical. « Nous organisons des conférences, des débats, des événements et même des vacances. », s'empresse de répondre un militant. Miguel Schelck, responsable du secteur jeunesse à la FGTB Jeunes Bruxelles, embraie : « C'est la première fois qu'autant de jeunes viennent nous voir. Ils suivent de près ce qui se passe dans l'enseignement. Et ce qui les touche le plus, c'est l'augmentation du minerval. »

L'allée se poursuit. Chez les Jeunes Socialistes, Jonathan et Chloé terminent leurs sandwichs. Présidente des Étudiants Socialistes de l'ULB, Chloé juge l'augmentation du minerval « inquiétante ». Un militant de Défi les rejoint depuis le stand voisin. Une partie de valet puant commence, la tête de Georges-Louis Bouchez en guise de valet.

La bataille politique ne se joue pas qu'avec des cartes. Juste à côté, au stand MR, le discours s’inverse : « Après tant d'années de gel, l'indexation du minerval est nécessaire. » Un jeune militant au look soigné acquiesce, appuyant sa responsable, elle-même tiraillée entre son passé d'enseignante et son engagement politique.

Le poids des inégalités : quand l'argent trace les chemins

À quelques pas du stand d’une école de l'enseignement technique de qualification, des drapeaux états-uniens laissent flotter un certain contraste. Le Santa Monica College affiche fièrement ses couleurs étoilées. « 14.000€ l'année, c'est rien. Faut pas déconner ! Tout le monde peut se le permettre. », explique d’une voix rauque la tenancière. Son collègue, pin's US épinglés à sa veste en tweed, captive des jeunes avec des promesses de campus californiens et de diplômes internationaux.

« Toutes les classes sociales ressentent de la pression », observe Erwan Lehoux, « mais pour des raisons différentes. » Les dédales du labyrinthe gagnent en profondeur avec l’éclairage du sociologue. Il constate que malgré l’apparente ouverture, les classes populaires s'orientent toujours dans les filières professionnelles, tandis que les classes supérieures dans les établissements les plus prestigieux. « Pour les classes populaires, le travail est un moyen, alors que pour les classes plus aisées, c'est une fin en soi », synthétise-t-il à gros traits. Une logique de prospection pour les uns, d'introspection pour les autres.

Comment s'opère cette reproduction sociale sous couvert de libre choix ? La contrainte est la même, explique le chercheur, mais on demande désormais aux élèves d'anticiper ce qui se passerait s'ils forçaient un passage. Est-ce qu'ils ne se mettraient pas en échec ? « Ce travail se fait très en amont, si bien que les décisions d'orientation paraissent beaucoup moins violentes. Ce n'est plus un refus sec à un moment donné, mais un refus largement travaillé, à tel point qu'une partie des élèves ne fait même pas la demande de passer dans l'enseignement général, ou de viser une école hors de portée. L'autocensure a remplacé la sélection. »

Quand choisir devient une contrainte

Le sociologue décrit l'ancien système : « C'était imposé bien davantage. Il y avait même l'idée qu'on allait faire des tests psychotechniques pour voir quel profil avait le jeune, et en fonction du profil, on l'envoyait à tel endroit. » Aujourd'hui, ce n'est plus pensable. On redonne le pouvoir, en apparence du moins. Car dans la finalité, ça ne change pas grand-chose. On a juste renversé la charge. Faut-il pour autant revenir à l’ancien système d’orientation, qui imposait ? Le chercheur ne le croit pas. « Mais en même temps, on n'a pas réussi à sortir de cette contradiction : faire en sorte qu'on laisse une certaine liberté tout en évitant que les gens s'angoissent.

Le choix est souvent reconstitué après coup, conclut Erwan Lehoux : « Il dépend d'énormément de concours de circonstances, de contraintes qui échappent complètement à l'individu. Mais on ne supporte pas de dire ça dans notre société où il faut avoir le choix, parce que c'est ça, la liberté. »

Dehors, sous une bruine froide, des grappes de jeunes s'écoulent. Des tote bags estampillés d'universités se balancent à leurs épaules. Certains repartent avec des réponses, d'autres avec encore plus de questions. Dans leurs sacs : des dépliants, des flyers, des promesses d'avenir. Claire et Laura s'éloignent côte à côte. Kinésithérapeute, agent immobilier. Peut-être. Ou tout autre chose. L'avenir reste à écrire, et c'est peut-être là, précisément, que réside l'angoisse.

La hausse du minerval

Après treize ans de gel à 835 euros, le minerval universitaire passera à 1.194 euros en 2026. Selon les prévisions du gouvernement MR-Engagés, la mesure toucherait 58 % des 130 000 étudiant·es de la FWB et devrait rapporter 50 millions d'euros. Élisabeth Degryse, ministre de l’enseignement supérieur, prévoit quatre tarifs :

  • 0 € pour les boursier·ères (22 % des étudiant·es)
  • 374 € pour les conditions modestes (objectif de 10 % des étudiant·es)
  • 835 € (10 % des étudiant·es)
  • 1 194 euros (58 % des étudiant·es)

Pour 40.000 personnes : « La hausse du minerval c'est non ! »

Pour la Fédération des Étudiant·es Francophones (FEF) et les 40 000 signataires de leur pétition contre la hausse du minerval, il s’agit « d’une décision injuste, antisociale et dangereuse pour des milliers d’étudiant·es et leurs familles déjà en difficulté. » Une mesure qui selon eux ne peut qu’aggraver « la précarité étudiante, exclure encore plus de jeunes de l’enseignement supérieur et frapper de plein fouet la classe moyenne, qui ne bénéficie ni des bourses ni des réductions. »

Personne volant dans le ciel

fév 2026

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198

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