Réformes de l'enseignement : l'école à marée basse

Mardi 16 septembre 2025

Ecole et argent public
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Réforme du qualifiant, fournitures scolaires, tronc commun et smartphones: la rentrée 2025 concentre un arsenal de dossiers brûlants. Entre économies et ambitions pédagogiques, les défis de l’école sont nombreux et décryptés par le monde de l’enseignement, de la recherche et les syndicats.

Alors que les derniers jours d'août s'égrenaient et que septembre pointait le bout de son nez, la rentrée de l’année 2025-2026 n’aura ressemblé à aucune autre, avec la réforme du qualifiant, le rehaussement de l’exigence des évaluations ou encore l’interdiction des smartphones.
À quelques heures de la sonnerie, Éduquer a donné la parole aux acteurs et actrices du terrain: en école primaire et secondaire, dans la recherche et auprès d’une organisation syndicale1. Toutes et tous ont accepté de partager leur analyse sur les enjeux de cette rentrée particulière, qui marque également le coup d’envoi de la deuxième année de la législature MR-Les Engagés en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Dans ce nouveau cosmos éducatif, le firmament Azur divise les eaux de septembre: les promesses pédagogiques s’élèvent vers un arrière-monde, tandis que les moyens redescendent sous terre.

«La FWB s’engage dans d’importantes réductions budgétaires. Avec l’annonce d’économies générales chiffrées à 300 millions d'euros, l'enseignement risque d’en payer un lourd tribut.»

Gratuité scolaire: l'austérité s'immisce dans les classes

Commençons avec le constat, qui ne manque pas de sel, d'Olivier, instituteur dans la région de Charleroi: «Nous faisons face aux gouvernements – fédéral, régional et communautaire – les plus socialement réactionnaires de l'après Seconde Guerre mondiale.» Pour la majorité des personnes sondées, la trajectoire économique inquiète. La FWB s’engage en effet dans d’importantes réductions budgétaires. Avec l’annonce d’économies générales chiffrées à 300 millions d'euros, l'enseignement risque d’en payer un lourd tribut.2 
Premier symbole visible de cette rigueur: la fin de l’extension de la gratuité des fournitures scolaires. À partir de la 4e primaire, cahiers, crayons, marqueurs et colle reviennent à la charge des familles. Madeleine Guyot, directrice générale de la Ligue des familles, rappelle que cette accessibilité est pourtant inscrite dans la Convention internationale des droits de l'enfant. «La gratuité scolaire n’est pas une faveur mais bien un juste retour des contributions fiscales des parents», précise la directrice, en regrettant que deux tiers des parents «affirment être en difficulté financière face aux frais scolaires». Des difficultés particulièrement aiguës pour les familles d’élèves suivant les cours dans le qualifiant.

«En pleine refonte, l'enseignement qualifiant n'est pas épargné. Une réduction budgétaire de 3% pour l'encadrement se profile. Et les élèves détenant un CESS ne peuvent plus s'inscrire en 7e technique ou professionnelle.»

Réforme de l'enseignement qualifiant: des portes se ferment

En pleine refonte, l'enseignement qualifiant n'est pas épargné. Une réduction budgétaire de 3% pour l'encadrement se profile, annonçant une diminution du nombre d'enseignant·es dans ce secteur déjà fragilisé. Professeure de français en 6e et 7e de l’enseignement technique et professionnel dans une école verviétoise, Cécile témoigne de cette incertitude ambiante: jusqu’au dernier moment, un certain nombre de ses collègues n’était pas sûr de pouvoir encore dispenser des heures de cours.
Les changements ne s'arrêtent pas là. Les élèves détenant un CESS ne peuvent plus s'inscrire en 7e année technique ou professionnelle. Celles et ceux qui désirent continuer à apprendre se dirigeront dès lors vers la promotion sociale, officiellement rebaptisée «enseignement pour adultes», ou vers la formation en alternance. Quelques rares bouées de sauvetage subsistent néanmoins face à la vague Azur: les élèves «aspirant en nursing» conservent leur droit d'accès aux formations «puériculteur, aide-soignant ou agent médico-social».
Une autre porte se ferme: désormais les élèves majeur·es en décrochage depuis un an ne peuvent plus rejoindre la 3e secondaire. Ces jeunes de 18, 19, 20 ans ou plus se voient ainsi barrer une voie de raccrochage traditionnelle.
Toutes ces modifications sont au moins partiellement motivées par la différence de coût annuel entre élèves du qualifiant (9 à 10.000 euros par élève) par rapport à leurs homologues du général (6.500 à 7.500 euros). Une logique comptable qu'il convient d'examiner avec prudence: que l'efficience budgétaire ne sacrifie pas les ambitions émancipatrices de l'école sur l'autel de la formation utilitaire. 

«Dès 2026-2027, les seuils de réussite des épreuves externes passeront de 50% à 60% afin de “remettre au centre l’effort, le travail et le mérite” selon les termes de la ministre Glatigny.»

Epreuve certificatives: exigence et décrochage

Si l’accessibilité se courbe, l’exigence s’étire. Dès 2026-2027, les seuils de réussite des épreuves externes passeront de 50% à 60%. L’objectif affiché? «Remettre au centre l’effort, le travail et le mérite», selon les termes de la ministre de l’Enseignement Valérie Glatigny3.
Une mesure «très pénalisante pour les plus vulnérables», rétorque Nicolas Duvivier, animateur en éducation permanente à la FAPEO, la Fédération des Parents et des Associations de Parents de l'Enseignement Officiel, qui rappelle qu’«en 2024, environ un élève du secondaire ordinaire sur cinq décroche».
Alors que le Pacte pour un Enseignement d’excellence visait à réduire le redoublement, cette réforme semble aller à contre-courant. Faut-il s’attendre à une nouvelle vague d’échecs scolaires? Les conséquences pourraient être lourdes à plusieurs niveaux. Le coût du redoublement pour les finances publiques s’élève déjà à 367 millions d’euros. Une charge économique qui pèse aussi son prix humain: perte de confiance, dévalorisation, atteinte à l’image de soi.

Le tronc commun poursuit sa marche

Plus conforme aux visées du Pacte, le tronc commun fait son entrée en 6e primaire. Depuis 2020, cette réforme déploie progressivement des programmes enrichis où se mêlent matières traditionnelles et nouvelles compétences: aptitudes manuelles, techniques et numériques, formation artistique et culturelle, éducation à la santé.
Son extension jusqu'à la 4e secondaire avait toutefois été remise en cause par la ministre. À la rentrée prochaine, le tronc commun devra franchir le cap du secondaire. Une traversée qui présage de vifs débats au sein d’une coalition aux affaires dans plusieurs gouvernements, mais où les désaccords sont les plus marqués en FWB, vestiges de la logique des piliers. Car si Joëlle Milquet sous la bannière CDH (ex-Les Engagés) avait impulsé le Pacte dès 2014, dont le tronc commun est une mesure phare, le MR l’a souvent freiné. La FAPEO craint d’éventuels «coups de canif» contre sa bonne mise en œuvre. «La mise au frigo du prolongement du tronc commun génère beaucoup d'incertitudes pour les 50.000 élèves de 6e primaire et leurs parents», indique Nicolas Duvivier.

Pénurie enseignante

La pénurie enseignante continue de hanter les couloirs des écoles. Pour Grégory Voz, docteur en sciences de l’éducation et maitre-assistant à la Haute École Libre Mosane, l'urgence est de «redorer l'image du métier pour infléchir la tendance lourde à la baisse des inscriptions dans les formations d'enseignants et enrayer la pénurie qui entraîne un cercle vicieux pour l'école».
Face à cette hémorragie des vocations, la ministre applique un pansement sur une plaie béante. Les professeur·es retraité·es peuvent désormais poursuivre leur activité au-delà de l'âge légal. Deux nouveaux pôles de remplacement, en province de Namur et en Brabant wallon, s'ajoutent à ceux de Bruxelles. Les enseignant·es pourront valoriser jusqu'à sept années d’expérience du secteur privé.

Statut des enseignant·es: une politique déconnectée?

Le passage au CDI, véritable nœud de la colère enseignante, devrait progressivement se mettre en place. Une première application est envisagée pour les enseignant·es formé·es en quatre ans, qui auront obtenu leur diplôme en septembre 2027. Une mesure qui attire déjà les foudres des syndicats. Sandrine Lothaire, sociologue de l’éducation à l’Université de Mons, insiste sur l'importance de la concertation sociale: «Le maintien d'un dialogue entre les principaux acteurs de l'enseignement doit demeurer central et constituer le terreau d'une réflexion approfondie quant aux leviers à actionner en vue de lutter contre la pénurie.»
La CGSP Enseignement partage sa principale inquiétude, à savoir «l’aggravation de la pénurie d’enseignants qualifiés et l’absence totale de mesures s’attaquant aux causes». Son président Luc Toussaint en profite pour tacler l’interdiction des smartphones dans les écoles, qu’il juge «populiste». Le dirigeant syndical reproche à l’exécutif de s’atteler au problème de manière «simpliste», sans se référer aux avis du terrain ni aux études scientifiques. Une certaine déconnexion qu’il n’est pas le seul à déplorer. L'ironie veut qu'un gouvernement coupe les portables des élèves tout en perdant progressivement le signal avec l'école…

 

  • 1Voir notre article «Témoignages de rentrée: regards croisés sur l’école» dans ce même numéro: https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/articles/actualites/temoignages-de-rentree-regards-croises-sur-lecole
  • 2Voir notre dossier sur une année d’action gouvernementale dans l’enseignement, dans ce même numéro: https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/publications/eduquer/196/crise-budgetaire-et-gouvernement-de-droite-le-bilan-dune-annee-politique
  • 3Le Soir du 25 août 2025: https://www.lesoir.be/694904/article/2025-08-24/quels-sont-les-chantiers-prioritaires-de-la-rentree-2025-2026

LES GRANDS CHANGEMENTS DE LA RENTRÉE 2025-2026 DANS L'ENSEIGNEMENT

Mesures d'économie

  • Fin de la gratuité des fournitures scolaires à partir de la 4e primaire.
  • Économies générales de 300 millions d'euros annoncées.

Réforme du qualifiant

  • Réduction budgétaire de 3% de l'encadrement dans l'enseignement qualifiant.
  • Interdiction d'accès en 7e technique/professionnelle pour les élèves détenant le CESS.
  • Fermeture de l'accès en 3e secondaire pour les élèves majeur·es en décrochage depuis un an.
  • Exception maintenue pour les formations «aspirant en nursing».

Exigence

  • Seuils de réussite des épreuves externes (CEB, CE1D, CESS) réhaussés de 50% à 60% dès 2026-2027.
  • Nouveau test non certificatif «CLE» (calculer, lire, écrire) en 4e primaire dès septembre 2026.

Pénurie

  • Possibilité pour les enseignant·es retraité·es de poursuivre au-delà de l'âge légal.
  • Création de deux nouveaux pôles de remplacement (Namur et Brabant wallon).
  • Valorisation de sept années d'expérience privée.
  • Passage progressif au CDI pour les futur·es enseignant·es (dès 2027).

Communication

  • Interdiction des smartphones dans les écoles (sauf usage pédagogique ou médical).

Tronc commun 

  • Tronc commun en 6e primaire.

 

Couverture de la revue Eduquer n°196

oct 2025

éduquer

196

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